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L’Oiseau Bleu

Il était une fois un roi fort riche en terres et en argent ; sa femme mourut, il en fut inconsolable. Il s’enferma huit jours entiers dans un petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs, tant il était affligé. On craignait qu’il ne se tuât : on mit des matelas entre la tapisserie et la muraille ; de sorte qu’il avait beau se frapper, il ne se faisait plus de mal. Tous ses sujets résolurent entr’eux de l’aller voir, et de lui dire ce qu’ils pourraient de plus propre à soulager sa tristesse. Les uns préparaient des discours graves et sérieux, d’autres d’agréables, et même de réjouissans, mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit, à peine entendait-il ce qu’on lui disait. Enfin il se présenta devant lui une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs habits de deuil et qui pleurait et sanglottait si fort et si haut, qu’il en demeura surpris. Elle lui dit qu’elle n’entreprendrait point comme les autres de diminuer sa douleur, qu’elle venait pour l’augmenter, parce que rien n’était plus juste que de pleurer une bonne femme ; que pour elle, qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte de pleurer tant qu’il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus, elle redoubla ses cris, et le roi à son exemple se mit à pleurer.

Il la reçut mieux que les autres, il l’entretint des belles qualités de sa chère défunte, et elle renchérit sur celles de son cher défunt : ils causèrent tant et tant, qu’ils ne savaient plus que dire sur leur douleur. Quand la fine veuve vit la matière presqu’épuisée, elle leva un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette pauvre affligée qui tournait et retournait fort à propos deux grands yeux bleus, bordés de longues paupières noires ; son teint était assez fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d’attention ; peu à peu il parla moins de sa femme puis il n’en parla plus du tout. La veuve disait qu’elle voulait toujours pleurer son mari, le roi la pria de ne point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l’on fut tout étonné qu’il l’épousa, et que le noir se changea en vert et en couleur de rose. Il suffit très-souvent de connaître le faible des gens pour entrer dans leur cœur, et pour en faire tout ce que l’on veut.

Le roi n’avait eu qu’une fille de son premier mariage, qui passait pour la huitième merveille du monde ; on la nommait Florine, parce qu’elle ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. On ne lui voyait guère d’habits magnifiques ; elle aimait les robes de taffetas volant, avec quelques agrafes de pierreries et forces guirlandes de fleurs, qui faisaient un effet admirable quand elles étaient placées dans ses beaux cheveux. Elle n’avait que quinze ans lorsque le roi se remaria.

La nouvelle reine envoya querir sa fille qui avait été nourrie chez sa marraine la fée Soussio ; mais elle n’en était ni plus gracieuse, ni plus belle. Soussio y avait voulu travailler et n’avait rien gagné ; elle ne laissait pas de l’aimer chèrement : on l’appelait Truitonne, car son visage avait autant de taches de rousseurs qu’une truite ; ses cheveux noirs étaient si gras et si crasseux que l’on n’y pouvait toucher et sa peau jaune distillait de l’huile. La reine ne laissait pas de l’aimer à la folie, elle ne parlait que de la charmante Truitonne ; et comme Florine avait toutes sortes d’avantages au-dessus d’elle, la reine s’en désespérait ; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal auprès du roi : il n’y avait point de jours que la reine et Truitonne ne fissent quelque pièce à Florine. La princesse qui était douce et spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus de ce mauvais procédé.

Le roi dit un jour à la reine, que Florine et Truitonne étaient assez grandes pour être mariées, et que le premier prince qui viendrait à la cour, il fallait faire en sorte de lui en donner une des deux. « Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie ; elle est plus âgée que la vôtre ; et comme elle est mille fois plus aimable, il n’y a pas à balancer là-dessus. » Le roi qui n’aimait point la dispute lui dit qu’il le voulait bien et qu’il l’en laissait la maîtresse.

Après quelque temps l’on apprit que le roi Charmant devait arriver. Jamais prince n’a porté plus loin la galanterie et la magnificence : son esprit et sa personne n’avaient rien qui ne répondît à son nom. Quand la reine sut ces nouvelles, elle employa tous les brodeurs, tous les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustemens à Truitonne : elle pria le roi que Florine n’eût rien de neuf ; et ayant gagné ses femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva ; de sorte que lorsqu’elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien d’où lui venait ce bon office ; elle envoya chez les marchands pour avoir des étoffes : ils répondirent que la reine avait défendu qu’on lui en donnât ; elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa honte était si grande, qu’elle se mit dans le coin de la salle lorsque le roi Charmant arriva.

La reine le reçut avec de grandes cérémonies ; elle lui présenta sa fille plus brillante que le soleil et plus laide par toutes ses parures, qu’elle ne l’était ordinairement. Le roi en détourna les yeux ; la reine voulait se persuader qu’elle lui plaisait trop et qu’il craignait de s’engager ; de sorte qu’elle la faisait toujours mettre devant lui. Il demanda s’il n’y avait pas encore une autre princesse appelée Florine. « Oui, dit Truitonne, en la montrant avec le doigt ; la voilà qui se cache, tant elle est mal propre en guenilles. » Mais Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant demeura comme un homme ébloui. Il se leva promptement et fit une profonde révérence à la princesse : « Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que vous ayez besoin d’aucuns secours étrangers. — Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à porter un habit aussi mal propre que l’est celui-ci ; et vous m’auriez fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi. — Il serait impossible, s’écria Charmant, qu’une si merveilleuse princesse pût être en quelque lieu, et que l’on eût des yeux pour d’autre que pour elle. — Ah ! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre ; croyez-moi, seigneur, Florine est déjà assez coquette, elle n’a pas besoin qu’on lui dise tant de galanterie. » Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la reine ; mais comme il n’était pas de condition à se contraindre, il laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l’entretint trois heures de suite.

La reine au désespoir, et Truitonne inconsolable de n’avoir pas la préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et l’obligèrent de consentir que, pendant le séjour du roi Charmant, l’on enfermerait Florine dans une tour, où ils ne se verraient point. En effet, aussitôt qu’elle fut retournée dans sa chambre, quatre hommes masqués la portèrent au haut de la tour, et l’y laissèrent dans la dernière désolation ; car elle vit bien que l’on n’en usait ainsi que pour l’empêcher de plaire au roi, qui lui plaisait déjà fort, et qu’elle aurait bien voulu pour époux.

Comme il ne savait pas les violences que l’on venait de faire à la princesse, il attendait l’heure de la revoir avec mille impatiences ; il voulut parler d’elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui faire plus d’honneur ; mais, par l’ordre de la reine, ils lui en dirent tout le mal qu’ils purent ; qu’elle était coquette, inégale, de méchante humeur ; qu’elle tourmentait ses amis et ses domestiques ; qu’on ne pouvait être plus malpropre, et qu’elle poussait si loin l’avarice, qu’elle aimait mieux être habillée comme une petite bergère, que d’acheter de riches étoffes de l’argent que lui donnait le roi son père. À tout ce détail, Charmant souffrait, et se sentait des mouvemens de colère qu’il avait bien de la peine à modérer. « Non, disait-il en lui-même, il est impossible que le ciel ait mis une âme si mal faite dans le chef-d’œuvre de la nature : je conviens qu’elle n’était pas proprement mise quand je l’ai vue ; mais la honte qu’elle en avait, prouve assez qu’elle n’est point accoutumée à se voir ainsi. Quoi ! elle serait mauvaise avec cet air de modestie et de douceur qui enchante ? ce n’est pas une chose qui tombe sous le sens ; il m’est bien plus aisé de croire que c’est la reine qui la décrie ainsi : l’on n’est pas belle-mère pour rien ; et la princesse Truitonne est une si laide bête, qu’il ne serait point extraordinaire qu’elle portât envie à la plus parfaite de toutes les créatures. »

Pendant qu’il raisonnait là-dessus, les courtisans qui l’environnaient, devinaient bien à son air qu’ils ne lui avaient pas fait plaisir de parler mal de Florine ; il y en eut un plus adroit que les autres, qui, changeant de ton et de langage pour connaître les sentimens du prince, se mit à dire des merveilles de la princesse. À ces mots il se réveilla comme d’un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se répandit sur son visage. Amour, amour, que l’on te cache difficilement ! tu parais partout, sur les lèvres d’un amant, dans ses yeux, au son de sa voix ; lorsque l’on aime, le silence, la conversation, la joie ou la tristesse, tout parle de ce qu’on ressent.

La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant était bien touché, envoya querir ceux qu’elle avait mis dans sa confidence, et elle passa le reste de la nuit à les questionner : tout ce qu’ils lui disaient ne servait qu’à confirmer l’opinion où elle était, que le roi aimait Florine. Mais que vous dirai-je de la mélancolie de cette pauvre princesse ? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette terrible tour, où les hommes masqués l’avaient emportée. « Je serais moins à plaindre, disait-elle, si l’on m’avait mise ici avant que j’eusse vu cet aimable roi : l’idée que j’en conserve, ne peut servir qu’à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c’est pour m’empêcher de le voir davantage, que la reine me traite si cruellement. Hélas ! que le peu de beauté dont le ciel m’a pourvue, coûtera cher à mon repos ! » Elle pleurait ensuite si amèrement que sa propre ennemie en aurait eu pitié, si elle avait été témoin de ses douleurs.

C’est ainsi que la nuit se passa. La reine qui voulait engager le roi Charmant par tous les témoignages qu’elle pourrait lui donner de son attention, lui envoya des habits d’une richesse et d’une magnificence sans pareille, faits à la mode du pays, et l’ordre des Chevaliers d’Amour qu’elle avait obligé le roi d’instituer le jour de leurs noces. C’était un cœur d’or émaillé, de couleur de feu, entouré de plusieurs flèches, et percé d’une, avec ces mots : une seule me blesse. La reine avait fait tailler pour Charmant un cœur d’un rubis gros comme un œuf d’autruche ; chaque flèche était d’un seul diamant, longue comme le doigt ; et la chaîne où ce cœur tenait, était faite de perles, dont la plus petite pesait une livre ; enfin depuis que le monde est monde, il n’avait rien paru de tel.

Le roi à cette vue demeura si surpris, qu’il fut quelque temps sans parler. On lui présenta en même temps un livre, dont les feuilles étaient de velin, avec des miniatures admirables ; la couverture d’or, chargée de pierreries, et les statuts de l’ordre des Chevaliers d’Amour y étaient écrits d’un style fort tendre et fort galant. L’on dit au roi que la princesse qu’il avait vue le priait d’être son chevalier, et qu’elle lui envoyait ce présent. À ces mots, il osa se flatter que c’était celle qu’il aimait. « Quoi ! la belle princesse Florine, s’écria-t-il, pense à moi d’une manière si généreuse et si engageante ? — Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom ; nous venons de la part de l’aimable Truitonne. — C’est Truitonne qui me veut pour son chevalier, dit le roi d’un air froid, et sérieux, je suis fàché de ne pouvoir accepter cet honneur ; mais un souverain n’est pas assez maître de lui pour prendre les engagemens qu’il voudrait. Je sais ceux d’un chevalier, je voudrais les remplir tous ; et j’aime mieux ne pas recevoir la grâce qu’elle m’offre, que m’en rendre indigne. » Il remit aussitôt le cœur, la chaîne et le livre dans la même corbeille ; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage avec sa fille, de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu une faveur si particulière.

Lorsqu’il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur appartement : il espérait que Florine y serait ; il regardait de tous côtés pour la voir. Dès qu’il entendait entrer quelqu’un dans la chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte ; il paraissait inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait dans son âme, mais elle n’en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait que de parties de plaisir ; il lui répondait tout de travers ; enfin il demanda où était la princesse Florine. « Seigneur, lui dit fièrement la reine, le roi son père a défendu qu’elle sorte de chez elle, jusqu’à ce que ma fille soit mariée. — Et quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle personne prisonnière ? — Je l’ignore, dit la reine ; et quand je le saurais, je pourrais me dispenser de vous le dire. » Le roi se sentait dans une colère inconcevable ; il regardait Truitonne de travers, et songeait en lui-même que c’était à cause de ce petit monstre, qu’on lui dérobait le plaisir de voir la princesse. Il quitta promptement la reine : sa présence lui causait trop de peine.

Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune prince qui l’avait accompagné, et qu’il aimait fort, de donner tout ce qu’on voudrait au monde pour gagner quelqu’une des femmes de la princesse, afin qu’il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames du palais qui entrèrent dans la confidence ; il y en eut une qui l’assura que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait sur le jardin, et que par-là elle pourrait lui parler, pourvu qu’il prît de grandes précautions, afin qu’on ne le sût pas : « Car, ajouta-t-elle, le roi et la reine sont si sévères, qu’ils me feraient mourir s’ils découvraient que j’eusse favorisé la passion de Charmant. » Le prince, ravi d’avoir amené l’affaire jusque-là ; lui promit tout ce qu’elle voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonçant l’heure du rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d’aller avertir la reine de ce qui se passait, et de prendre ses ordres. Aussitôt elle pensa qu’il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre : elle l’instruisit bien ; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu’elle fût naturellement une grande bête.

La nuit était si noire, qu’il aurait été impossible au roi de s’apercevoir de la tromperie qu’on lui faisait, quand bien il n’aurait pas été aussi prévenu qu’il l’était, de sorte qu’il s’approcha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimables : il dit à Truitonne tout ce qu’il aurait dit à Florine, pour la persuader de sa passion. Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu’elle se trouvait la plus malheureuse personne du monde d’avoir une belle-mère si cruelle, et qu’elle aurait toujours à souffrir jusqu’à ce que sa fille fût mariée. Le roi l’assura que si elle le voulait pour son époux, il serait ravi de partager avec elle sa couronne et son cœur : là-dessus il tira sa bague de son doigt, et la mettant à celui de Truitonne, il ajouta que c’était un gage éternel de sa foi, et qu’elle n’avait qu’à prendre l’heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu’elle put à ses empressemens. Il s’apercevait bien qu’elle ne disait rien qui vaille ; et cela lui aurait fait de la peine, s’il n’eût été persuadé que la crainte d’être surprise par la reine, lui ôtait la liberté de son esprit : il ne la quitta qu’à condition de revenir le lendemain à pareille heure, ce qu’elle lui promit de tout son cœur.

La reine ayant su l’heureux succès de cette entrevue, elle s’en promit tout. En effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans une chaise volante, traînée par des grenouilles ailées. Un enchanteur de ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire ; Truitonne sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi qui l’attendait, la reçut entre ses bras, et lui jura cent fois une fidelité éternelle. Mais comme il n’était pas d’humeur à voler long-temps dans sa chaise volante, sans épouser la princesse qu’il aimait, il lui demanda où elle voulait que les noces se fissent. Elle lui dit qu’elle avait pour marraine une fée qu’on nommait Soussio, qui était fort célèbre ; qu’elle était d’avis d’aller à son château. Quoique le roi ne sût pas le chemin, il n’eut qu’à dire à ses grosses grenouilles de l’y conduire ; elles connaissaient la carte générale de l’univers, et en peu de temps elles rendirent le roi et Truitonne chez Soussio.

Le château était si bien éclairé, qu’en arrivant le roi aurait connu son erreur, si la princesse ne s’était soigneusement couverte de son voile. Elle demanda sa marraine ; elle lui parla en particulier, et lui conta comme quoi elle avait attrappé Charmant, et qu’elle la priait de l’apaiser. « Ah ! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile ; il aime trop Florine : je suis certaine qu’il va nous faire désespérer. » Cependant le roi les attendait dans une salle, dont les murs étaient de diamans si clairs et si nets, qu’il vit au travers Soussio et Truitonne causer ensemble. Il croyait rêver. « Quoi, disait il, ai-je été trahi ? les démons ont-ils apporté cette ennemie de notre repos ? Vient-elle pour troubler mon mariage ? Ma chère Florine ne paraît point ! son père l’a peut-être suivie. » Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien pis quand elles entrèrent dans la salle, et que Soussio lui dit d’un ton absolu : « Roi Charmant, voici la princesse Truitonne à laquelle vous avez donné votre foi ; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l’épousiez tout à l’heure. — Moi, s’écria-t-il, moi, j’épouserais ce petit monstre ! Vous me croyez d’un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions : sachez que je ne lui ai rien promis : si elle dit autrement, elle en a… — N’achevez pas ; interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi pour me manquer de respect. — Je consens, répliqua le roi, de vous respecter autant qu’une fée est respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse. — Est-ce que je ne la suis pas, parjure ? dit Truitonne en lui montrant sa bague. À qui as-tu donné cet anneau pour gage de ta foi ? À qui as-tu parlé à la petite fenêtre, si ce n’est à moi ? — Comment donc, reprit-il, j’ai été déçu et trompé ? Non, non, je n’en serai point la dupe. Allons, allons mes grenouilles, mes grenouilles, je veux partir tout à l’heure.

— Ho ! ce n’est pas une chose en votre pouvoir, si je n’y consens, dit Soussio. » Elle le toucha et ses pieds s’attachèrent au parquet, comme si on les y avait cloués. « Quand vous me lapideriez, lui dit le roi, quand vous m’écorcheriez, je ne serai point à une autre qu’à Florine ; j’y suis résolu, et vous pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré. » Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses, les prières. Truitonne pleura, cria, gémit, se fâcha, s’apaisa. Le roi ne disait pas un mot, et les regardant toutes deux avec l’air du monde le plus indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages.

Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits sans qu’elles cessassent de parler, sans manger, sans dormir et sans s’asseoir. Enfin Soussio à bout et fatiguée, dit au roi : « Hé bien, vous êtes un opiniâtre, qui ne voulez pas entendre raison ; choisissez, ou d’être sept ans en pénitence, pour avoir donné votre parole sans la tenir, ou d’épouser ma filleule. » Le roi, qui avait gardé un profond silence, s’écria tout d’un coup : « Faites de moi tout ce que vous voudrez, pourvu que je sois délivré de cette maussade. — Maussade vous-même, dit Truitonne en colère ; je vous trouve un plaisant roitelet, avec votre équipage marécageux, de venir jusqu’en mon pays me dire des injures, et manquer à votre parole : si vous aviez pour quatre deniers d’honneur, en useriez-vous ainsi ? — Voilà des reproches touchans, dit le roi d’un ton railleur. Voyez-vous qu’on a tort de ne pas prendre une si belle personne pour sa femme ! — Non, non, elle ne la sera pas, s’écria Soussio en colère, tu n’as qu’à t’envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans Oiseau Bleu. »

En même temps le roi change de figure ; ses bras se couvrent de plumes et forment des ailes ; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus ; il lui croît des ongles crochus ; son corps se rapetisse ; il est tout garni de longues plumes fines et mêlées de bleu céleste ; ses yeux s’arrondissent, et brillent comme des soleils ; son nez n’est plus qu’un bec d’ivoire, il s’élève sur sa tête une aigrette blanche qui forme une couronne, il chante à ravir et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux de se voir ainsi métamorphosé, et s’envole à tire d’aile, pour fuir le funeste palais de Soussio.

Dans la mélancolie qui l’accable, il voltige de branche en branche, et ne choisit que les arbres consacrés à l’amour ou à la tristesse, tantôt sur les myrtes, tantôt sur les cyprès ; il chante des airs pitoyables, où il déplore sa méchante fortune et celle de Florine. « En quel lieu ses ennemis l’ont-ils cachée ? disait-il. Qu’est devenue cette belle victime ? La barbarie de la reine la laisse-t-elle encore respirer ? Où la chercherai-je ? Suis-je condamné à passer sept ans sans elle ? Peut-être que, pendant ce temps, on la mariera, et que je perdrai pour jamais l’espérance qui soutient ma vie. » Ces différentes pensées afiligeaient l’Oiseau Bleu à tel point, qu’il voulait se laisser mourir.

D’un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais quand elle vit sa fille, et qu’elle lui raconta tout ce qui venait d’arriver, elle se mit dans une colère terrible, dont le contre-coup retomba sur la pauvre Florine. « Il faut, dit-elle, qu’elle se repente plus d’une fois d’avoir su plaire à Charmant. » Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu’elle avait parée de ses plus riches habits : elle portait une couronne de diamans sur sa tête, et trois filles des plus riches barons de l’État tenaient la queue de son manteau royal ; elle avait au pouce l’anneau du roi Charmant, que Florine remarqua le jour qu’ils parlèrent ensemble. Elle fut étrangement surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil. « Voilà ma fille qui vient vous apporter des présens de sa noce, dit la reine ; le roi Charmant l’a épousée, il l’aime à la folie ; il n’a jamais été des gens plus satisfaits. » Aussitôt on étale devant la princesse des étoffes d’or et d’argent, des pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes corbeilles de filagrammes d’or. En lui présentant toutes ces choses, Truitonne ne manquait pas de faire briller l’anneau du roi, de sorte que la princesse Florine ne pouvant plus douter de son malheur, elle s’écria, d’un air désespéré, qu’on ôtât de ses yeux tous ces présens si funestes ; qu’elle ne voulait plus porter que du noir, ou plutôt qu’elle voulait présentement mourir. Elle s’évanouit, et la cruelle reine, ravie d’avoir si bien réussi, ne permit pas qu’on la secourût : elle la laissa seule dans le plus déplorable état du monde, et fut conter malicieusement au roi, que sa fille était si transportée de tendresse, que rien n’égalait les extravagances qu’elle faisait ; qu’il fallait bien se donner de garde de la laisser sortir de la tour. Le roi lui dit qu’elle pouvait gouverner cette affaire à sa fantaisie, et qu’il en serait toujours satisfait.

Lorsque la princesse revint de son évanouissement, et qu’elle réfléchit sur la conduite qu’on tenait avec elle, aux mauvais traitemens qu’elle recevait de son indigne marâtre, et à l’espérance qu’elle perdait pour jamais d’épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive qu’elle pleura toute la nuit ; en cet état elle se mit à sa fenêtre, où elle fit des regrets fort tendres et fort touchans. Quand le jour, approcha, elle la ferma, et continua de pleurer. La nuit suivante elle ouvrit la fenêtre, elle poussa de profonds soupirs et des sanglots ; elle versa un torrent de larmes : le jour vint ; elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux dire le bel Oiseau Bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais : il jugeait que sa chère princesse y était renfermée ; et si elle faisait de tristes plaintes, les siennes ne l’étaient pas moins : il s’approchait des fenêtres le plus qu’il pouvait, pour regarder dans les chambres ; mais la crainte que Truitonne ne l’aperçût, et ne se doutât que c’était lui, l’empêchait de faire ce qu’il aurait voulu. Il y va de ma vie, disait-il en lui-même ; si ces mauvaises princesses découvraient où je suis, elles voudraient se venger ; il faudrait que je m’éloignasse, ou que je fusse exposé aux derniers dangers. Ces raisons l’obligèrent à garder de grandes mesures, et d’ordinaire il ne chantait que la nuit.

Il y avait vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès d’une hauteur prodigieuse ; l’Oiseau Bleu vint s’y percher. Il y fut à peine, qu’il entendit une personne qui se plaignait, « Souffrirai-je encore long-temps, disait-elle ? La mort ne viendra-t-elle point à mon secours ? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt ; je la désire, et la cruelle me fuit. Ah ! barbare reine, que t’ai-je fait, pour me retenir dans une captivité si affreuse ? N’as-tu pas assez d’autres endroits pour me désoler. Tu n’as qu’à me rendre témoin du bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant ! » L’Oiseau Bleu n’avait pas perdu un mot de cette plainte, il en demeura bien surpris, et il attendait le jour avec la dernière impatience pour voir la dame affligée ; mais avant qu’il vînt, elle avait fermé la fenêtre et s’était retirée.

L’Oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante ; il faisait clair de lune ; il vint une fille à la fenêtre de la tour, qui commençait ses regrets. « Fortune, disait-elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m’avais rendu l’amour de mon père, que t’ai-je fait pour me plonger tout d’un coup dans les plus amères douleurs ? Est-ce dans un âge aussi tendre que le mien qu’on doit commencer à ressentir ton inconstance ? Reviens, barbare, reviens s’il est possible ; je te demande pour toutes faveurs de terminer ma fatale destinée. » L’Oiseau Bleu écoutait ; et plus il écoutait, plus il se persuadait que c’était son aimable princesse qui se plaignait ; il lui dit : « Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir si promptement les vôtres ? Vos maux ne sont point sans remède. — Eh ! qui me parle, s’écria-t-elle, d’une manière si consolante ? — Un roi malheureux, reprit l’Oiseau, qui vous aime et n’aimera jamais que vous. — Un roi qui m’aime ! ajouta-t-elle ; est-ce ici un piège que me tend mon ennemie ? Mais au fond, qu’y gagnera-t-elle ? Si elle cherche à découvrir mes sentimens, je suis prête à lui en faire l’aveu. — Non, ma princesse, répondit-il, l’amant qui vous parle n’est point capable de vous trahir. » En achevant ces mots, il vola sur la fenêtre. Florine eut d’abord grand’peur d’un oiseau si extraordinaire, qui parlait avec autant d’esprit que s’il avait été homme, quoiqu’il conservât le petit son de voix d’un rossignol ; mais la beauté de son plumage et ce qu’il lui dit la rassura. « M’est-il permis de vous revoir, ma princesse, s’écria-t-il ? Puis-je goûter un bonheur si parfait sans mourir de joie ? Mais hélas ! que cette joie est troublée par votre captivité, et l’état où la méchante Soussio m’a réduit pour sept ans ! — Et qui êtes-vous, charmant oiseau, dit la princesse en le caressant ? — Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne me pas connaître. — Quoi ! le plus grand roi du monde ! quoi ! le roi Charmant, dit la princesse, serait le petit oiseau que je tiens ? — Hélas ! belle Florine, il n’est que trop vrai, reprit-il ; et si quelque chose m’en peut consoler, c’est que j’ai préféré cette peine à celle de renoncer à la passion que j’ai pour vous. — Pour moi ! dit Florine ; ah ! ne cherchez point à me tromper ! Je sais, je sais que vous avez épousé Truitonne ; j’ai reconnu votre anneau à son doigt ; je l’ai vue toute brillante des diamans que vous lui avez donnés : elle est venue m’insulter dans ma triste prison, chargée d’une riche couronne et d’un manteau royal qu’elle tenait de votre main, pendant que j’étais chargée de chaînes et de fers.

— Vous avez vu Truitonne en cet équipage ? interrompit le roi ; sa mère et elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi ? Ô ciel ! est-il possible que j’entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse m’en venger aussitôt que je le souhaite ! Sachez qu’abusant de votre nom, elles m’ont engagé d’enlever cette laide Truitonne ; mais aussitôt que je connus mon erreur, je voulus l’abandonner, et je choisis enfin d’être Oiseau Bleu sept ans de suite, plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée. »

Florine avait un plaisir si sensible d’entendre parler son aimable amant, qu’elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui dit-elle pas pour le consoler de sa triste aventure et pour le persuader qu’elle ne ferait pas moins pour lui qu’il avait fait pour elle. Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés, que l’Oiseau Bleu et la princesse parlaient encore ensemble : ils se séparèrent avec mille peines, après s’être promis que toutes les nuits ils s’entretiendraient ainsi.

La joie de s’être trouvés était si extrême qu’il n’est point de termes capables de l’exprimer ; chacun de son côté remerciait l’amour et la fortune. Cependant Florine s’inquiétait pour l’Oiseau Bleu : « Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de quelque aigle, ou de quelque vautour affamé, qui le mangera avec autant d’appétit que si ce n’était pas un grand roi ? Oh ciel ! que deviendrais-je, si ses plumes légères et fines, poussées par le vent, venaient jusque dans ma prison m’annoncer le désastre que je crains ? » Cette pensée empêcha que la pauvre princesse fermât les yeux ; car lorsque l’on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l’on croyait impossible dans un autre temps, semble aisé en celui-là ; de sorte qu’elle passa le jour à pleurer, jusqu’à ce que l’heure fût venue de se mettre à sa fenêtre.

Le charmant Oiseau, caché dans le creux d’un arbre, avait été tout le jour occupé à penser à sa belle princesse. « Que je suis content, disait-il, de l’avoir retrouvée ! qu’elle est engageante ? que je sens vivement les bontés qu’elle me témoigne ! » Ce tendre amant comptait jusqu’aux moindres momens de la pénitence qui l’empêchait de l’épouser, et jamais l’on n’en a désiré la fin avec plus de passion. Comme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il était capable, il vola jusqu’à la ville capitale de son royaume : il fut à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée ; il prit des pendans d’oreilles de diamans, si parfaits et si beaux, qu’il n’y en avait point au monde qui en approchassent : il les apporta le soir à Florine, et la pria de s’en parer. « J’y consentirais, lui dit elle, si vous me voyiez le jour ; mais puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas. » L’oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu’il viendrait à la tour à l’heure qu’elle voudrait : aussitôt elle mit les pendans d’oreilles, et la nuit se passa comme s’était passée l’autre.

Le lendemain l’Oiseau Bleu retourna dans son royaume, il fut à son palais ; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta les plus riches bracelets que l’on eût encore vus : ils étaient d’une seule émeraude taillés en facettes, creusés par le milieu, pour y passer la main et le bras. « Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentimens pour vous aient besoin d’être cultivés par des présens ? Ah ! que vous les connaîtriez mal ! — Non, madame, répliqua-t-il, je ne crois pas que les bagatelles que je vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse ; mais la mienne serait blessée si je négligeais aucune occasion de vous marquer mon attention ; et quand vous ne me voyez point, ces petits bijous me rappellent à votre souvenir. » Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il répondit par mille autres qui ne l’étaient pas moins.

La nuit suivante, l’Oiseau amoureux ne manqua pas d’apporter à sa belle une montre d’une grandeur raisonnable, qui était dans une perle : l’excellence du travail surpassait celle de la matière. « Il est inutile de me régaler d’une montre, dit-elle galamment ; quand vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin ; quand vous êtes avec moi, elles passent comme un songe : ainsi je ne puis leur donner une juste mesure. — Hélas ! ma princesse, s’écria l’Oiseau Bleu, j’en ai la même opinion que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la délicatesse. — Après ce que vous souffrez pour me conserver votre cœur, répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l’amitié et l’estime aussi loin qu’elles peuvent aller. »

Dès que le jour paraissait, l’Oiseau volait dans le fond de son arbre où des fruits lui servaient de nourriture ; quelquefois encore il chantait de beaux airs, sa voix ravissait les passans : ils l’entendaient et ne voyaient personne ; de là on pensait que c’étaient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l’on n’osait entrer dans le bois : on rapportait mille aventures fabuleuses qui s’y étaient passées ; et la terreur générale fit la sûreté particulière de l’Oiseau Bleu.

Il ne se passait aucun jour sans qu’il fît un présent à Florine ; tantôt un collier de perles ou des bagues des plus brillantes et des mieux mises en œuvre, des attaches de diamans, des poinçons, des bouquets de pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables, des médailles ; enfin, elle avait un amas de richesses merveilleuses, elle ne s’en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour, n’ayant point d’endroit où les mettre elle les cachait soigneusement dans sa paillasse.

Deux années s’écoulèrent ainsi sans que Florine se plaignît une seule fois de sa captivité. Et comment s’en serait-elle plaint ? elle avait la satisfaction de parler toute la nuit à ce qu’elle aimait : il ne s’est jamais dit tant de jolies choses. Bien qu’elle ne vît personne, et que l’Oiseau passât le jour dans le creux d’un arbre, ils avaient mille nouveautés à se raconter ; la matière était inépuisable ; leur cœur et leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.

Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison, faisait d’inutiles efforts pour marier Truitonne ; elle envoyait des ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le nom. Dès qu’ils arrivaient, on les congédiait brusquement. « S’il s’agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie, leur disait-on ; mais pour Truitonne, elle peut rester vierge sans que personne s’y oppose. » À ces nouvelles, sa mère et elle s’emportaient de colère contre l’innocente princesse qu’elles persécutaient. « Quoi ! malgré sa captivité, cette arrogante nous traversera, disaient-elles ? Quel moyen de lui pardonner les mauvais tours qu’elle nous fait ? il faut qu’elle ait des correspondances secrètes dans les pays étrangers : c’est tout au moins une criminelle d’État ; traitons-la sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre.

Elles finirent leur conseil si tard, qu’il était plus de minuit lorsqu’elles résolurent de monter dans la tour pour l’interroger. Elle était avec l’Oiseau Bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée de ses beaux cheveux, avec un soin qui n’est pas naturel aux personnes affligées : sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques pastilles d’Espagne qu’elle venait de brûler, répandaient une odeur excellente. La reine écouta à la porte : elle crut entendre chanter un air à deux parties : car Florine avait une voix presque céleste. En voici les paroles, qui lui parurent tendres :

Que notre sort est déplorable,
Et que nous souffrons de tourmens

Pour nous aimer trop constamment !
Mais c’est en vain qu’on nous accable ;
Malgré nos cruels ennemis,
Nos cœurs seront toujours unis.

Quelques soupirs finirent leur petit concert.

« Ah ! ma Truitonne, nous sommes trahies s’écria la reine en ouvrant brusquement la porte, et se jetant dans la chambre. » Que devint Florine à cette vue ? Elle poussa promptement sa petite fenêtre, pour donner le temps à l’Oiseau royal de s’envoler. Elle était bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre ; mais il ne se sentit pas la force de s’éloigner : ses yeux perçans lui avaient découvert le péril où sa princesse était exposée. Il avait vu la reine et Truitonne : quelle affliction de n’être pas en état de défendre sa maîtresse ! Elles s’approchèrent d’elle comme des furies qui voulaient la dévorer. « L’on sait vos intrigues contre l’état, s’écria la reine ; ne pensez pas que votre rang vous sauve des châtimens que vous méritez. — Et avec qui madame, répliqua la princesse ? N’êtes-vous pas ma geôlière depuis deux ans ? Ai je vu d’autres personnes que celles que vous m’avez envoyées ? » Pendant qu’elle parlait, la reine et sa fille l’examinaient avec une surprise sans pareille : son admirable beauté et son extraordinaire parure les éblouissaient. « Et d’où vous vient, dame, dit la reine, ces pierreries qui brillent plus que le soleil ? Nous ferez-vous accroire qu’il y en a des mines dans cette tour ? Je les y ai trouvées, répliqua Florine ; c’est tout ce que j’en sais. » La reine la regardait attentivement pour pénétrer jusqu’au fond de son cœur ce qui s’y passait. « Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle, vous pensez nous en faire accroire ; mais princesse, nous savons ce que vous faites depuis le matin jusqu’au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue de vous obliger à vendre le royaume de votre père. : — Je serais fort en état de le livrer, répondit-elle avec un sourire dédaigneux ; une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis si long-temps, peut beaucoup dans un complot de cette nature. — Et pour qui donc, reprit la reine êtes-vous coiffée comme une petite coquette, votre chambre pleine d’odeurs, et votre personne si magnifique, qu’au milieu de la cour vous seriez moins parée ? — J’ai assez de loisir, dit la princesse ; il n’est pas extraordinaire que j’en donne quelques momens à m’habiller : j’en passe tant d’autres à pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher. — Allons, voyons, dit la reine, si cette innocente personne n’a point quelque traité fait avec les ennemis. » Elle chercha elle-même partout ; et venant à la paillasse, qu’elle fit vider, elle y trouva une si grande quantité de diamans, de perles, de rubis, d’émeraudes et de topazes, qu’elle ne savait d’où cela venait. Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la princesse : dans le temps qu’on n’y prenait pas garde, elle en cacha dans la cheminée, mais par bonheur l’Oiseau Bleu était perché au-dessus, qui voyait mieux qu’un lynx, et qui écoutait tout ; il s’écria : « Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une trahison. » Cette voix si peu attendue, épouvanta à tel point la reine, qu’elle n’osa faire ce qu’elle avait médité. « Vous voyez, madame, dit la princesse, que les esprits qui volent en l’air me sont favorables. — Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s’intéressent pour vous ; mais malgré eux votre père saura se faire justice. — Plût au ciel, s’écria Florine, n’avoir à craindre que la fureur de mon père ! mais la vôtre, madame, est plus terrible. »

La reine la quitta, troublée de tout ce qu’elle venait de voir et d’entendre ; elle tint conseil sur ce qu’elle devait faire contre la princesse. On lui dit que si quelque fée ou quelque enchanteur la prenaient sous leur protection, ce serait les irriter que de lui faire de nouvelles peines, et qu’il serait mieux d’essayer de découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée ; elle envoya coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l’innocente : elle eut ordre de lui dire qu’on la mettait auprès d’elle pour la servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier ? La princesse la regarda comme son espionne : l’on n’en peut ressentir une douleur plus violente. « Quoi ! je ne parlerai plus à cet Oiseau qui m’est si cher, disait-elle ? Il m’aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les siens ; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire ? Que ferai-je moi-même ? » En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.

Elle n’osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu’elle l’entendit voltiger autour. Elle mourait d’envie de lui ouvrir ; mais elle craignait d’exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans paraître ; l’Oiseau Bleu se désespérait. Quelles plaintes ne faisait-il pas ? Comment vivre sans voir sa princesse ? Il n’avait jamais mieux ressenti les maux de l’absence et ceux de sa métamorphose : il cherchait inutilement des remèdes à l’un et à l’autre : après s’être creusé la tête, il ne trouvait rien qui le soulageât.

L’espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se sentit si accablée de sommeil, qu’enfin elle s’endormit profondément. Florine s’en aperçut ; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit :

Oiseau Bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement.

Ce sont-là ses propres paroles, auxquelles l’on n’a voulu rien changer. L’Oiseau les entendit si bien, qu’il vint promptement sur la fenêtre. Quelle joie de se revoir ! Qu’ils avaient de choses à se dire ! Les amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille fois : la princesse n’ayant pu s’empêcher de répandre des larmes, son amant s’attendrit beaucoup, et la consola de son mieux. Enfin l’heure de se quitter étant venue, sans que la geôliere se fût réveillée, ils se dirent l’adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l’espionne s’endormit ; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit comme la première fois :

Oiseau Bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement.

Aussitôt l’Oiseau vint, et la nuit se passa comme l’autre, sans bruit et sans éclat, dont nos amans étaient ravis : ils se flattaient que la surveillante prendrait tant de plaisir à dormir, qu’elle en ferait autant toutes les nuits. Effectivement la troisième se passa encore très heureusement ; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu quelque bruit, elle écouta sans faire semblant de rien ; puis elle regarda de son mieux, et vit au clair de la lune le plus bel Oiseau de l’univers qui parlait à la princesse, qui la caressait avec sa pate, qui la becquetait doucement ; enfin elle entendit plusieurs choses de leur conversation, et demeura très étonnée ; car l’Oiseau parlait comme un amant et la belle Florine lui répondait avec tendresse.

Le jour parut, ils se dirent adieu ; et comme s’ils eussent eu un pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une peine extrême : la princesse se jeta sur son lit toute baignée de ses larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière courut chez la reine ; elle lui apprit tout ce qu’elle avait vu et entendu. La reine envoya querir Truitonne et ses confidentes ; elles raisonnèrent long-temps ensemble, et conclurent que l’Oiseau Bleu était le roi Charmant. « Quel affront ! s’écria la reine. Quel affront, ma Truitonne ! Cette insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des agréables conversations de notre ingrat ! Ah ! je me vengerai d’une manière si sanglante, qu’il en sera parlé. » Truitonne la pria de n’y perdre pas un moment ; et comme elle se croyait plus intéressée dans l’affaire que la reine, elle mourait de joie lorsqu’elle pensait à tout ce qu’on ferait pour désoler l’amant et la maîtresse.

La reine renvoya l’espionne dans la tour ; elle lui ordonna de ne témoigner ni soupçon ni curiosité, et de paraître plus endormie qu’à l’ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux ; et la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s’écria :

Oiseau Bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement.

Mais elle l’appela toute la nuit inutilement ; il ne parut point ; car la méchante reine avait fait attacher aux cyprès des épées, des couteaux, des rasoirs, des poignards ; et lorsqu’il vint à tire-d’aile, s’abattre dessus ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds ; il tomba sur d’autres, qui lui coupèrent les ailes ; et enfin, tout percé, il se sauva avec mille peines jusqu’à son arbre, laissant une longue trace de sang.

Que n’étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet Oiseau royal ? Mais elle serait morte si elle l’avait vu dans un état si déplorable ! Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c’était Florine qui lui avait fait jouer ce mauvais tour. « Ah ! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu paies la passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais ? Si tu voulais ma mort, que ne me la demandais-tu toi-même : elle m’aurait été chère de ta main ? Je venais te trouver avec tant d’amour et de confiance ! Je souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre ! Quoi ! tu m’as sacrifié à la plus cruelle des femmes ! Elle était notre ennemie commune ; tu viens de faire ta paix à mes dépens. C’est toi, Florine, c’est toi qui me poignardes ! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l’as conduite jusque dans mon sejn ! » Ces funestes idées l’accablèrent à tel point, qu’il résolut de mourir.

Mais son ami l’enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles volantes avec le chariot, sans que le roi parût, se mit si en peine de ce qui pouvait lui être arrivé, qu’il parcourut huit fois toute la terre pour le chercher, sans qu’il lui fût possible de le trouver. Il faisait son neuvième tour, lorsqu’il passa dans le bois où il était, et, selon les règles qu’il s’était prescrites, il sonna du cor assez long-temps, et puis il cria cinq fois de toute sa force : « Roi Charmant, roi Charmant, où êtes-vous ? » Le roi reconnut la voix de son meilleur ami : « Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que vous chérissez, noyé dans son sang. » L’enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir. « Je suis Oiseau Bleu, dit le roi, d’une voix faible et languissante. » À ces mots l’enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un autre que lui aurait été étonné plus qu’il ne le fut ; mais il n’ignorait aucun tour de l’art nécromancien : il ne lui en coûta que quelques paroles pour arrêter le sang qui coulait encore ; et avec des herbes qu’il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de grimoire il guérit le roi aussi parfaitement que s’il n’avait pas été blessé.

Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu oiseau, et qui l’avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa curiosité : il lui dit que c’était Florine qui avait décelé le mystère amoureux des visites secrètes qu’il lui rendait ; et que, pour faire sa paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché : il se récria mille fois sur l’infidélité de cette princesse, et dit qu’il s’estimerait heureux d’être mort avant que d’avoir connu son méchant cœur. Le magicien se déchaîna contr’elle et contre toutes les femmes ; il conseilla au roi de l’oublier. « Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable d’aimer plus long-temps cette ingrate ? Après ce qu’elle vient de vous faire, l’on en doit tout craindre. » L’oiseau Bleu n’en put demeurer d’accord, il aimait encore trop Florine ; et l’enchanteur qui connut ses sentimens, malgré le soin qu’il prenait de les cacher, lui dit d’une manière agréable :

Accablé d’un cruel malheur,
En vain l’on parle et l’on raisonne ;
On n’écoute que sa douleur,
Et point les conseils qu’on nous donne.
Il faut laisser faire le temps ;
Chaque chose a son point de vue ;
Et quand l’heure n’est pas venue,
On se tourmente vainement.

Le royal Oiseau en convint, et pria son ami de le porter chez lui, et de le mettre dans une cage, où il fût à couvert de la pate du chat et de toute arme meurtrière. — Mais, lui dit l’enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité ? Car, enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort ; ils veulent envahir votre royaume : je crains bien que vous ne l’ayez perdu avant d’avoir recouvré votre première forme. — Ne pourrai-je pas, répliqua-t-il, aller dans mon palais, et gouverner tout comme je faisais ordinairement ?

— Oh ! s’écria son ami, la chose est difficile ! Tel qui veut obéir à un homme, ne veut pas obéir à un perroquet ; tel vous craint étant roi, étant environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes, vous voyant un petit oiseau. — Ah ! faiblesse humaine, brillant extérieur, s’écria le roi ! encore que tu ne signifies rien pour le mérite et pour la vertu, tu ne laisses pas d’avoir des endroits décevans, dont on ne saurait presque se défendre ! Hé bien, continua-t-il, soyons philosophes, méprisons ce que nous ne pouvons obtenir, notre parti ne sera point le plus mauvais. — Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien, j’espère de trouver quelques bons expédiens. »

Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait les jours et les nuits à sa fenêtre, répétant sans cesse :

Oiseau Bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement.

La présence de son espionne ne l’en empêchait point ; son désespoir était tel, qu’elle ne ménageait plus rien. « Qu’êtes-vous devenu, roi Charmant ? s’écriait-elle. Nos communs ennemis vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage ? Avez-vous été sacrifié à leurs fureurs ? Hélas ! hélas ! n’êtes-vous plus ? Ne dois-je plus vous voir ? ou, fatigué de mes malheurs, m’avez-vous abandonnée à la dureté de mon sort ? » Que de larmes, que de sanglots suivaient ses tendres plaintes ! Que les heures étaient devenues longues par l’absence d’un amant si aimable et si cher ! La princesse abattue, malade, maigre et changée, pouvait à peine se soutenir ; elle était persuadée que tout ce qu’il y a de plus funeste était arrivé au roi.

La reine et Truitonne triomphaient ; la vengeance leur faisait plus de plaisir, que l’offense ne leur avait fait de peine. Et au fond, de quelle offense s’agissait-il ? Le roi Charmant n’avait pas voulu épouser un petit monstre, qu’il avait mille sujets de haïr. Cependant le père de Florine, qui devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la méchante reine et de sa fille changea de face : elles étaient regardées comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur ; le peuple mutiné courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour souveraine. La reine irritée voulut traiter l’affaire avec hauteur ; elle parut sur un balcon, et menaça les mutins. En même temps la sédition devint générale, on enfonça les portes de son appartement, on le pilla, et on l’assomma à coups de pierres. Truitonne s’enfuit chez sa marraine la fée Soussio ; elle ne courait pas moins de danger que sa mère.

Les grands du royaume s’assemblèrent promptement et montèrent à la tour, où la princesse était fort malade : elle ignorait la mort de son père, et le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne douta pas qu’on ne vint la prendre pour la faire mourir ; elle n’en fut point effrayée : la vie lui était odieuse depuis qu’elle avait perdu l’Oiseau Bleu. Mais ses sujets s’étant jetés à ses pieds, lui apprirent le changement qui venait d’arriver à sa fortune : elle n’en fut point émue. Ils la portèrent dans son palais, et la couronnèrent.

Les soins infinis que l’on prit de sa santé, et l’envie qu’elle avait d’aller chercher l’Oiseau Bleu, contribuèrent beaucoup à la rétablir, et lui donnèrent bientôt assez de force pour nommer un conseil, afin d’avoir soin de son royaume en son absence ; ensuite elle se munit d’une grande quantité de pierreries, et partit une nuit toute seule, sans que personne sût où elle allait.

L’enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n’ayant pas assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s’avisa de l’aller trouver, et de lui proposer quelqu’accommodement, en faveur duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle ; il prit les grenouilles, et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D’un enchanteur à une fée il n’y a que la main ; ils se connaissaient depuis cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille fois bien et mal ensemble. Elle le reçut très-agréablement : « Que veut mon compère ? lui dit-elle (c’est ainsi qu’ils se nomment tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moi ? — Oui, ma commère, dit le magicien, vous pouvez tout pour ma satisfaction ; il s’agit du meilleur de mes amis, d’un roi que vous avez rendu infortuné. — Ha, ha, je vous entends, compère, s’écria Soussio ; j’en suis fâchée, mais il n’y a point de grâce à espérer pour lui, s’il ne veut épouser ma filleule ; la voilà belle et jolie, comme vous voyez : qu’il se consulte. »

L’enchanteur pensa demeurer muet, tant il la trouva laide ; cependant il ne pouvait se résoudre à s’en aller sans régler quelque chose avec elle, parce que le roi avait couru mille risques depuis qu’il était en cage. Le clou qui l’accrochait s’était rompu ; la cage était tombée, et sa majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chûte. Minet qui se trouva dans la chambre lorsque cet accident arriva lui donna un coup de griffe dans l’œil, dont il pensa rester borgne. Une autre fois on avait oublié de lui donner à boire ; il manqua d’en avoir la pepie, quand on l’en garantit par quelques gouttes d’eau. Un petit coquin de singe s’étant échappé, attrapa ses plumes au travers des barreaux de la cage, et il l’épargna aussi peu qu’il aurait fait un geai ou un merle. Le pire de tout cela, c’est qu’il était sur le point de perdre son royaume ; ses héritiers faisaient tous les jours des fourberies nouvelles pour prouver qu’il était mort. Enfin l’enchanteur conclut avec sa commère Soussio qu’elle mènerait Truitonne dans le palais du roi Charmant ; qu’elle y resterait quelques mois, pendant lesquels il prendrait sa résolution de l’épouser, et qu’elle lui rendrait sa figure ; quitte à reprendre celle d’oiseau, s’il ne voulait pas se marier.

La fée donna des habits tout d’or et d’argent à Truitonne ; puis elle la fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent au royaume de Charmant, qui venait d’y arriver avec son fidèle ami l’enchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu’il avait été, beau, aimable, spirituel et magnifique ; mais il achetait bien cher le temps qu’on diminuait de sa pénitence : la seule pensée d’épouser Truitonne le faisait frémir. L’enchanteur lui disait les meilleures raisons qu’il pouvait, elles ne faisaient qu’une médiocre impression sur son esprit ; et il était moins occupé de la conduite de son royaume, que des moyens de prolonger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser Truitonne.

Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt à pied tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre ; elle faisait toute la diligence possible ; mais ne sachant où elle devait tourner ses pas, elle craignait toujours d’aller d’un côté, pendant que son aimable roi serait de l’autre. Un jour qu’elle s’était arrêtée au bord d’une fontaine, dont l’eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut envie de se laver les pieds ; elle s’assit sur le gazon, elle releva ses blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau : elle ressemblait à Diane qui se baigne au retour d’une chasse. Il passa dans cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton ; elle s’arrêta, et lui dit : « Que faites-vous là, ma belle fille, vous êtes bien seule ? — Ma bonne mère dit la reine, je ne laisse pas d’être en grande compagnie, car j’ai avec moi les chagrins, les inquiétudes et les déplaisirs. » À ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes : « Quoi ! si jeune vous pleurez, dit la bonne femme. Ah ! ma fille, ne vous affligez pas. Dites-moi sincèrement ce qui vous fait de la peine, et je ferai en sorte de vous soulager. » La reine le voulut bien ; elle lui conta ses chagrins, la conduite que la fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle cherchait l’Oiseau Bleu.

La petite vieille se redresse, change tout d’un coup de visage, paraît belle, jeune, habillée superbement ; et regardant la reine avec un souris gracieux : « Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n’est plus oiseau, ma sœur Soussio lui a rendu sa première figure ; il est dans son royaume ; ne vous affligez point, vous y arriverez et vous viendrez à bout de votre dessein. Voilà quatre œufs, vous les casserez dans vos pressans besoins, et vous y trourerez des secours qui vous seront utiles. » En achevant ces mots elle disparut.

Florine se sentit fort consolée de ce qu’elle venait d’entendre ; elle mit ces œufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de Charmant.

Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s’arrêter, elle arrive au pied d’une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d’ivoire, et si droite, que l’on n’y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille tentatives inutiles, elle glissait, elle se fatiguait, et désespérée d’un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne, résolue de s’y laisser mourir, quand elle se souvint des œufs, que la fée lui avait donnés. Elle en prit un : « Voyons, dit elle, si elle ne s’est point moquée de moi, en me promettant les secours dont j’aurais besoin. » Dès qu’elle l’eut cassé, elle y trouva des petits crampons d’or, qu’elle mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la montagne d’ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans, et l’empêchaient de glisser. Lorsqu’elle fut tout au haut, elle eut de nouvelles peines pour descendre, toute la vallée était d’une seule glace de miroir. Il y avait au tour plus de soixante mille femmes qui s’y miraient avec un plaisir extrême ; car ce miroir avait bien deux lieues de large et six de haut : chacune s’y voyait selon ce qu’elle voulait être. La rousse y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la vieille croyait être jeune, la jeune n’y vieillissait point ; enfin tous les défauts y étaient si bien cachés, qu’on y venait des quatre coins du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette circonstance n’y attirait pas moins d’hommes : le miroir leur plaisait aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la taille plus haute et mieux prise, l’air martial et meilleure mine. Les femmes dont ils se moquaient ne se moquaient pas moins d’eux ; de sorte que l’on appelait cette montagne de mille noms différens. Personne n’était jamais parvenu jusqu’au sommet ; et quand on y vit Florine, les dames poussèrent de longs cris de désespoir : « Où va cette mal avisée ? disaient-elles. Sans doute qu’elle a assez d’esprit pour marcher sur notre glace ; du premier pas elle brisera tout. » Elles faisaient un bruit épouvantable.

La reine ne savait comment faire ; car elle voyait un grand péril à descendre par-là ; elle cassa un autre œuf, dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même temps assez grand pour s’y placer commodément : puis les pigeons descendirent légèrement avec la reine sans qu’il lui arrivât rien de fâcheux. Elle leur dit : « Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu’au lieu où le roi Charmant tient sa cour, vous n’obligeriez point une ingrate. » Les pigeons civils et obéissans ne s’arrêtèrent ni jour ni nuit qu’ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Florine descendit, et leur donna à chacun un doux baiser, plus estimable qu’une couronne.

Oh ! que le cœur lui battait en entrant : elle se barbouilla le visage pour n’être point connue. Elle demanda aux passans où elle pouvait voir le roi ? Quelques-uns se prirent à rire : « Voir le roi ! lui dirent-ils. Hé, que lui veux-tu, ma mie Souillon ? Va, va te décrasser, tu n’as pas les yeux assez bons pour voir un tel monarque. » La reine ne répondit rien ; elle s’éloigna doucement, et demanda encore à ceux qu’elle rencontra, où elle se pourrait mettre pour voir le roi ? « Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui dit-on ; car enfin il consent à l’épouser. »

Ciel ! quelles nouvelles ! Truitonne, l’indigne Truitonne sur le point d’épouser le roi ! Florine pensa mourir ; elle n’eut plus de force pour parler ni pour marcher : elle se mit sous une porte, assise sur des pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille. « Infortunée que je suis, disait-elle ! je viens ici pour augmenter le triomphe de ma rivale, et me rendre témoin de sa satisfaction ! C’était donc à cause d’elle que l’Oiseau Bleu cessa de ne venir voir. C’était pour ce petit monstre qu’il faisait la plus cruelle de toutes les infidélités, pendant qu’abîmée dans la douleur, je m’inquiétais pour la conservation de sa vie ! Le traître avait changé ; et se souvenant moins de moi que s’il ne m’avait jamais vue, il me laissait le soin de m’affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne. »

Quand on a beaucoup de chagrin, il est rare d’avoir bon appétit ; la reine chercha où se loger, et se coucha sans souper. Elle se leva avec le jour, elle courut au temple ; elle n’y entra qu’après avoir essuyé mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône du roi et celui de Truitonne, qu’on regardait déjà comme la reine. Quelle douleur pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine ! Elle s’approcha du trône de sa rivale ; elle se tint debout, appuyée contre un pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable qu’il eût été de sa vie. Truitonne parut ensuite richement vêtue, et si laide, qu’elle en faisait peur. Elle regarda la reine en fronçant le sourcil : « Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser t’approcher de mon excellente figure, et si près de mon trône d’or ? — Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle ; je viens de loin pour vous vendre des raretés. » Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile, elle en tira les bracelets d’émeraudes que le roi Charmant lui avait donnés. « Ho, ho dit Truitonne, voilà de jolies verreries, en veux tu une pièce de cinq sous ? — Montrez-les, ma dame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous ferons notre marché. » Truitonne qui aimait le roi le plus tendrement qu’une telle bête n’en était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler, s’avança jusqu’à son trône, et lui montra les bracelets, le priant de lui en dire son sentiment. À la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux qu’il avait donnés à Florine ; il pâlit, il soupira, et fut long-temps sans répondre ; enfin, craignant qu’on ne s’aperçût de l’état où ses différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua : « Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume ; je pensais qu’il n’y en avait qu’une paire au monde, mais en voilà de semblables. »

Truitonne se plaça sur son trône, où elle avait moins bonne mine qu’une huître à l’écaille ; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle voulait de ces bracelets ? « Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle, il vaut mieux vous proposer un autre marché : si vous me voulez procurer de coucher une nuit dans le cabinet des échos qui est au palais du roi, je vous donnerai mes émeraudes. — Je le veux bien, Mie-Souillon, dit Truitonne, en riant comme une perdue, et montrant des dents plus longues que les défenses d’un sanglier. »

Le roi ne s’informa point d’où venaient ces bracelets, moins par indifférence pour celle qui les présentait (bien qu’elle ne fût guère propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible qu’il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu’on sạche que pendant qu’il était Oiseau Bleu, il avait conté à la princesse qu’il y avait sous son appartement un cabinet, qu’on appelait le cabinet des échos, qui était si ingénieusement fait, que tout ce qui s’y disait fort bas était entendu du roi lorsqu’il était couché dans sa chambre ; et comme Florine voulait lui reprocher son infidélité, elle n’en avait point imaginé de meilleur moyen.

On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne : elle commença ses plaintes et ses regrets. « Le malheur dont je voulais douter, n’est que trop certain, cruel Oiseau Bleu, dit-elle ! tu m’as oubliée, tu aimes mon indigne rivale ! Les bracelets que j’ai reçus de ta déloyale main, n’ont pu me rappeler à ton souvenir, tant j’en suis éloignée ! » Alors les sanglots interrompirent ses paroles ; et quand elle eut assez de force pour parler, elle se plaignit encore, et continua jusqu’au jour. Les valets de chambre l’avaient entendue toute la nuit gémir et soupirer ; ils le dirent à Truitonne qui lui demanda quel tintamarre elle avait fait ? La reine lui dit, qu’elle dormait si bien, qu’ordinairement elle rêvait et qu’elle parlait très-souvent tout haut. Pour le roi il ne l’avait point entendue, par une fatalité étrange. C’est que depuis qu’il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir ; et lorsqu’il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait de l’opium.

La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude. « S’il m’a entendue, disait elle, se peut-il une indifférence plus cruelle ? S’il ne m’a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire entendre ? » Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries sont toujours belles ; mais il fallait quelque chose qui piquât le goût de Truitonne : elle eut recours à ses œufs. Elle en cassa un ; aussitôt il en sortit un petit carrosse d’acier poli, garni d’or de rapport : il était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de rose et le postillon qui était aussi de famille ratonnienne, était gris-de-lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent ; elles faisaient des choses surprenantes, particulièrement deux petites Egyptiennes, qui, pour danser la sarabande et les passe-pieds, ne le cédaient à aucun danseur.

La reine demeura ravie de ce nouveau chef d’œuvre de l’art nécromancien : elle ne dit mot jusqu’au soir, qui était l’heure que Truitonne allait à la promenade ; elle se mit dans une allée, faisant galoper ces souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu’elle s’écria deux ou trois fois : « Mie-Souillon, Mie Souillon, veux-tu cinq sous du carrosse et de ton attelage souriquois ? — Demandez aux gens de lettres et aux docteurs de ce royaume, dit Florine, ce qu’une telle merveille peut valoir, et je m’en rapporterai à l’estimation du plus savant. » Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua : « Sans m’importuner plus long-temps de ta crasseuse présence, dis-m’en le prix ? — Dormir encore dans le cabinet des échos, dit-elle, est tout ce que je demande. — Va, pauvre bête, répliqua Truiloane, tu n’en seras pas refusée. » Et se tournant vers ses dames : « Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d’avantage de ses raretés. »

La nuit vinť, Florine dit tout ce qu’elle put imaginer de plus tendre, et elle le dit aussi inutilement qu’elle avait déjà fait, parce que le roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre disaient entr’eux : « Sans doute cette paysanne est folle ; qu’est-ce qu’elle raisonne toute la nuit ? Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d’y avoir de l’esprit et de la passion dans ce qu’elle conte. » Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours auraient produit. « Quoi ! ce barbare est devenu sourd à ma voix, disait-elle ? Il n’entend plus sa chère Florine ! Ah ! quelle faiblesse de l’aimer encore ! que je mérite bien les marques de mépris qu’il me donne ! » Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa tendresse. Il n’y avait plus qu’un œuf dans son sac dont elle dût espérer du secours ; elle le cassa, il en sortit un pâté de six oiseaux qui étaient bardés, cuits, et fort bien apprêtés ; avec cela ils chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et savaient mieux la médecine qu’Esculape. La reine resta charmée d’une chose si admirable ; elle fut avec son pâté parlant dans l’antichambre de Truitonne.

Comme elle attendait qu’elle passât, un des valets de chambre du roi s’approcha d’elle, et lui dit : « Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que si le roi ne prenait pas de l’opium pour dormir vous l’étourdiriez assurément ; car vous jasez la nuit d’une manière surprenante. » Florine ne s’étonna plus de ce qu’il ne l’avait pas entendue ; elle fouilla dans son sac et lui dit : « Je crains si peu d’interrompre le repos du roi, que si vous voulez ne lui point donner d’opium ce soir, en cas que je couche dans ce même cabinet, toutes ces perles et tous ces diamans seront pour vous. » Le valet de chambre y consentit, et lui en donna sa parole.

À quelque moment de là Truitonne vint ; elle aperçut la reine avec son pâté, qui feignait de le vouloir manger : « Que fais-tu là, Mie-Souillon ? lui dit-elle. — Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et des médecins. » En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement que des sirènes ; puis ils s’écrièrent : « Donnez la pièce blanche, et nous vous dirons votre bonne aventure. » Un canard qui dominait, dit plus haut que les autres : « Can, can, can, je suis médecin, je guéris de tous maux et de toute sorte de folie, hormis de celle d’amour. » Truitonne plus surprise de tant de merveilles qu’elle l’eût été de ses jours, jura : « Par la vertuchou, voilà un excellent pâté ! je le veux avoir ; ça, ça, Mie-Souillon, que t’en donnerai-je ? — Le prix ordinaire, dit-elle ; coucher dans le cabinet des échos, et rien davantage. — Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par l’acquisition d’un tel pâté), tu en auras une pistole. Florine, plus contente qu’elle l’eût encore été, parce qu’elle espérait que le roi l’entendrait, se retira en la remerciant.

Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant avec ardeur que le valet de chambre lui tint parole, et qu’au lieu de donner de l’opium au roi, il lui présentât quelque autre chose qui pût le tenir éveillé. Lorsqu’elle crut que chacun s’était endormi, elle commença ses plaintes ordinaires. « À combien de périls me suis-je exposée, disait-elle, pour te chercher pendant que tu me fuis, et que tu veux épouser Truitonne ? Que t’ai-je donc fait, cruel, pour oublier les sermens ? Souviens-toi de ta métamorphose, de mes bontés, de nos tendres conversations. » Elle les répéta presque toutes avec une mémoire qui prouvait assez que rien ne lui était plus cher que ce souvenir.

Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de Florine et toutes ses paroles, qu’il ne pouvait comprendre d’où elles venaient ; mais son cœur pénétré de tendresse, lui rappela si vivement l’idée de son incomparable princesse, qu’il sentit sa séparation avec la même douleur qu’au moment où les couteaux l’avaient blessé sur le cyprès ; il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du sien : « Ah ! princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait ! est-il possible que vous m’ayez sacrifié à nos communs ennemis ! » Florine entendit ce qu’il disait, et ne manqua pas de lui répondre, et de lui apprendre que s’il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait éclairci de tous les mystères qu’il n’avait pu pénétrer jusqu’alors. À ces mots, le roi impatient appela un de ses valets de chambre, et lui demanda s’il ne pouvait point trouver Mie-Souillon et l’amener ? Le valet de chambre répliqua, que rien n’était plus aisé, parce qu’elle couchait dans le cabinet des échos.

Le roi ne savait qu’imaginer : quel moyen de croire qu’une si grande reine que Florine fût déguisée en Souillon ? et quel moyen de croire que Mie-Souillon eût la voix de la reine, et sût des secrets si particuliers, à moins que ce ne fût elle-même ? Dans cette incertitude il se leva, et s’habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le cabinet des échos, dont la reine avait ôté la clef ; mais le roi en avait une qui ouvrait toutes les portes du palais.

Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu’elle portait sous ses vilains habits, ses beaux cheveux couvraient ses épaules ; elle était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne rendait qu’une lumière sombre. Le roi entra tout d’un coup, et son amour l’emportant sur son ressentiment, dès qu’il la reconnut il vint se jeter à ses pieds, il mouilla ses mains de ses larmes, et pensa mourir de joie, de douleur, et de mille pensées différentes qui lui passèrent en même temps dans l’esprit.

La reine ne demeura pas moins troublée ; son cœur se serra, elle pouvait à peine soupirer : elle regardait fixement le roi sans lui rien dire ; et quand elle eut la force de lui parler, elle n’eut pas celle de lui faire des reproches ; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque temps les sujets de plaintes qu’elle croyait avoir. Enfin ils s’éclaircirent, ils se justifièrent, leur tendresse se réveilla ; et tout ce qui les embarrassait, c’était la fée Soussio.

Mais dans ce moment, l’enchanteur qui aimait le roi, arriva avec une fée fameuse : c’était justement celle qui donna les quatre œufs à Florine. Après les premiers complimens, l’enchanteur et la fée déclarèrent que leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, Soussio ne pouvait rien contr’eux, et qu’ainsi leur mariage ne recevrait aucun retardement.

Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amans : dès qu’il fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu’à Truitonne, elle accourut chez le roi : quelle surprise d’y trouver sa belle rivale ! Dès qu’elle voulut ouvrir la bouche pour lui dire des injures, l’enchanteur et la fée parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu’il lui restât au moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s’enfuit toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire que l’on fit sur elle achevèrent de la désespérer.

Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés d’une personne si odieuse, ne pensèrent plus qu’à la fête de leurs noces ; la galanterie et la magnificence y parurent également : il est aisé de juger de leur félicité, après de si longs malheurs.

Il était une fois une princesse, à laquelle il ne restait plus rien de ses grandeurs passées, que son dais et son cadenas ; l’un était de velours en broderies de perles, et l’autre d’or enrichi de diamans. Elle les garda tant qu’elle put ; mais l’extrême nécessité où elle se trouvait réduite l’obligeait de temps en temps à détacher une perle, un diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur et de magnificence convenable à leur rang, elles en ressentiraient davantage la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution de vendre le peu qui lui restait, et de s’en aller bien loin avec ses trois filles, s’établit dans quelque maison de campagne où elles feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans une forêt très dangereuse elle fut volée, de sorte qu’il ne lui resta presque plus rien. Cette pauvre princesse plus chagrine de ce dernier malheur que de tous ceux qui l’avaient précédé, connut bien qu’il fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n’allait jamais sans sa petite cuisine d’or, que l’on venait voir de bien loin. Ce qu’elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour subsister. Elle s’arrêta proche d’une grande ville, dans une maison fort jolie : elle y faisait des ragoûts merveilleux : l’on était friand dans ce pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L’on ne parlait que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes, et leur beauté n’aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle ne les avait cachées dans une chambre, d’où elles sortaient très rarement.

Un jour des plus beaux de l’année, il entra chez elle une petite vieille qui paraissait bien lasse : elle s’appuyait sur un bâton : son corps était tout courbé, et son visage plein de rides. « Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, avant que d’aller en l’autre monde, pouvoir m’en vanter en celui-ci. » Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu, et dit à la princesse de se haler. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela ses trois filles : l’aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus belle et la plus douce. Leur mère commanda à l’une d’aller quérir de petits pigeons dans la volière : à l’autre de tuer des poulets : à l’autre de faire de la pâtisserie. Enfin en moins d’un moment, elles mirent devant la vieille un couvert très propre : du linge fort blanc, de la vaisselle de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin était bon, la glace n’y manquait pas, les verres rincés à tous moments par les plus belles mains du monde : tout cela donnait de l’appétit à la vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. Elle se mit en pointe de vin. Elle disait mille choses où la princesse, qui ne faisait pas semblant d’y prendre garde, trouvait beaucoup d’esprit.

Le repas finit aussi gaiement qu’il s’était commencé, la vieille se leva, elle dit à la princesse : « Ma grande amie, si j’avais de l’argent je vous paierais, mais il y a longtemps que je suis ruinée, j’avais besoin de vous trouver pour faire si bonne chère ; tout ce que je puis vous promettre, c’est de vous envoyer de meilleures pratiques que la mienne. » La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement : « Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez bien payée, quand je fais quelque plaisir.

— Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez souper ici, nous ferions encore mieux.

— Oh ! que l’on est heureux, s’écria la vieille, lorsqu’on est née avec un cœur si bien faisant ! mais croyez-vous n’en pas recevoir la récompense ? Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez sans songer à moi sera accompli. » En même temps elle disparut, et elles n’eurent pas lieu de douter que ce ne fût une fée.

Cette aventure les étonna : elles n’en avaient jamais vue ; elles étaient peureuses, de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent : et sitôt qu’elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais un jour que le roi allait à la chasse, il passif chez la bonne fricasseuse pour voir si elle était aussi habile qu’on disait : et comme il approchait du jardin avec grand bruit, les trois sœurs qui cueillaient des fraises l’entendirent : « Ha ! dit Roussette, si j’étais assez heureuse pour épouser monseigneur l’amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille tant de fil, et de ce fil tant de voile, qu’il n’aurait plus besoin d’en acheter pour les voiles de ses navires.

— Et moi, dit Brunette, si la Fortune m’était assez favorable pour nie faire épouser le frère du roi, je me vante qu’avec mon aiguille, je lui ferais tant de dentelles, qu’il en verrait son palais rempli.

— Et toi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m’épousait, j’aurais au bout de neuf mois deux beaux garçons et une belle fille, que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant [de] fines pierres, avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d’une riche chaîne d’or. »

Un des favoris du roi qui s’était avancé pour avertir l’hôtesse de sa venue, ayant entendu parler dans le jardin s’arrêta sans faire aucun bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir ; il en rit en effet, et commanda qu’on les fit venir devant lui.

Elles parurent aussitôt d’un air et d’une grâce merveilleuses. Elles saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie ; et quand il leur demanda s’il était vrai qu’elles venaient de s’entretenir des époux qu’elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les veux : il les pressa encore davantage de l’avouer, elles en convinrent, et il s’écria aussitôt : « Certainement, je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne sortirai pas d’ici que je n’aie épousé la belle Blondine.

— Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier avec cette jolie brunette.

— Accordez-moi la même grâce, ajouta l’amiral, car la rousse me plaît infiniment. »

Le roi bien aise d’être imité par les plus grands de son royaume, leur dit qu’il approuvait leur choix, et demanda à leur mère si elle le voulait bien. Elle répondit que c’était la plus grande joie qu’elle pût jamais avoir. Le roi l’embrassa, le prince et l’amiral n’en firent pas moins.

Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une table avec sept couverts d’or, et tout ce qu’on peut imaginer de plus délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger ; il craignait que l’on n’eût accommodé les viandes au sabbat ; et cette manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte.

Le buffet s’arrangea, l’on ne voyait que bassins et que vases d’or, dont le travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de mouches, de guêpes, de moucherons et d’autres bestiolinettes de cette espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou quatre mille bibets lui apportaient à boire sans qu’un seul osât se noyer dans le vin, ce qui est d’une modération et d’une discipline étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui se passait ne pouvait s’attribuer qu’à la petite vieille, elles bénissaient l’heure qu’elles l’avaient connue.

Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à table, dont Sa Majesté ne laissa pas d’avoir un peu de honte, car il semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le roi se leva et dit : « Achevons la fête par où elle devait commencer. » Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine. Le prince et l’amiral l’imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants. L’on dansa, l’on se réjouit : et tous ceux qui avaient suivi le roi vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l’amirale on ne lui faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait : car elle était l’aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.

Le roi envoya son Grand Écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui venait de se passer et pour faire venir ses plus magnifiques chariots, afin d’emmener la reine Blondine avec ses deux sœurs. La reine mère était la plus cruelle de toutes les femmes et la plus emportée. Quand elle sut que son fils s’était marié sans sa participation, et surtout à une fille d’une naissance si obscure, et que le prince en avait fait autant, elle entra dans une telle colère qu’elle effraya toute la Cour. Elle demanda au Grand Écuyer quelle raison avait pu engager le roi à faire un si indigne mariage ; il lui dit que c’était l’espérance d’avoir deux garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d’or au cou, et que des choses si rares l’avaient charmé. La reine mère sourit dédaigneusement de la crédulité de son fils ; elle dit là-dessus bien des choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.

Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu’elle serait regardée avec toute sorte de distinctions ; mais elle pensa aussitôt que la Cour est une mer toujours agitée : « Sire, lui dit-elle, j’ai trop d’expérience des choses du monde pour quitter le repos que je n’ai acquis qu’avec beaucoup de peine.

— Quoi ! répliqua le roi, vous voulez continuer à tenir hôtellerie ?

— Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.

— Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des officiers.

— Je vous en rends grâce, dit-elle, quand je suis seule je n’ai point d’ennemis qui me tourmentent, mais si j’avais des domestiques, je craindrais d’en trouver en eux. » Le roi admira l’esprit et la modération d’une femme qui pensait et parlait comme un philosophe.

Pendant qu’il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l’amirale Rousse faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les vases d’or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser. Mais la fée qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de terre. Lorsqu’elle fut arrivée et qu’elle voulut les emporter dans son cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.

Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et l’assurèrent qu’elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu’ils avaient : ils quittèrent le séjour champêtre et vinrent à la ville, précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours, qui se faisaient entendre de bien loin. Les confidents de la reine mère lui avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur parce que le roi s’en offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses : elle se contraignit donc, et ne fit paraître que de l’amitié à ses deux belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges indifféremment sur tout ce qu’elles faisaient, bien ou mal.

La reine Blonde et la princesse Brunette étaient étroitement unies : mais à l’égard de l’amirale Rousse, elle les haïssait mortellement : « Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux sœurs : l’une est reine, l’autre princesse du sang, leurs maris les adorent : et moi qui suis l’aînée, qui me trouve cent fois plus belle quelles, je n’ai qu’un amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais l’être. » La jalousie qu’elle avait contre ses sœurs la rangea du parti de la reine mère : car l’on savait bien que la tendresse qu’elle témoignait à ses belles-filles n’était qu’une feinte, et qu’elle trouverait avec plaisir l’occasion de leur faire du mal.

La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de rester sous le pouvoir de la reine mère, le prièrent de trouver bon qu’elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle d’une si cruelle absence. Le roi n’y put consentir. Il conjura sa femme de rester au palais. Il l’assura que sa mère en userait bien. En effet, il la pria avec la dernière instance d’aimer sa belle-fille et d’en avoir soin. Il ajouta qu’elle ne pouvait l’obliger plus sensiblement, qu’il espérait lui voir de beaux enfants, et qu’il en attendrait les nouvelles avec beaucoup d’inquiétude. Cette méchante reine ravie de ce que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu’à sa conservation, et l’assura qu’il pouvait partir avec un entier repos d’esprit. Ainsi il s’en alla dans une si forte envie de revenir bientôt, qu’il hasardait ses troupes en toutes rencontres ; et son bonheur faisait que sa témérité lui réussissait toujours ; mais encore qu’il avançât fort ses affaires, la reine accoucha avant son retour. La princesse sa sœur eut le même jour un beau garçon. Elle mourut aussitôt.

L’amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune reine quand elle lui vit des enfants si jolis et qu’elle n’en avait point, sa fureur augmenta : elle prit la résolution de parler promptement à la reine mère, car il n’y avait pas de temps à perdre : « Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l’honneur que Votre Majesté m’a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres ; je comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont éterniser la faute qu’ils ont commise, notre pauvre mère est une pauvre villageoise qui n’avait pas de pain quand elle s’est avisée de devenir fricasseuse. Croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces petits marmots, et les ôtons du monde avant qu’ils vous fassent rougir. – Ha ! ma chère amirale, dit la reine en l’embrassant, que je t’aime d’être si équitable, et de partager comme tu fais mes justes déplaisirs ! J’avais déjà résolu d’exécuter ce que tu me proposes, il n’y a que la manière qui m’embarrasse.

— Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine vient de faire deux chiens et une chienne : ils ont chacun une étoile sur le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne : il faut faire croire à la reine qu’elle est accouchée de toutes ces petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la princesse, que l’on fera mourir.

« Ton dessein me plaît infiniment, s’écria-t-elle, j’ai déjà donné des ordres là-dessus à Feintise, sa dame d’honneur, de sorte qu’il faut avoir les petits chiens.

— Les voilà, dit l’amirale, je les ai apportés. » Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu’elle avait toujours à son côté, elle en tira les trois doguines bêtes, que la reine et elle emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout ornés de dentelles et de langes brochées d’or. Elles les arrangèrent dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la Rousse, se rendit auprès de la reine « Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. Je ne m’étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes d’or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n’y a point de femmes qui veuillent donner à téter à des chiens. »

La pauvre reine qui était accablée du mal qu’elle avait souffert, pensa mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes et qu’elle vit cette doguinerie sur son lit, qui faisaient un bruit désespéré ; elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains : « Hélas ! madame, dit-elle, n’ajoutez point des reproches à mon affliction, elle ne peut assurément être plus grande ; si les dieux avaient permis ma mort avant que j’eusse reçu l’affront de me voir mère de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse : hélas ! que ferai-je ? Le roi me va haïr autant qu’il m’a aimée. » Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n’eut plus de force pour parler ; et la reine mère continuant à lui dire des injures, eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.

Elle s’en alla ensuite, et sa sueur qui feignait de partager ses déplaisirs lui dit qu’elle n’était pas la première à qui semblable malheur était arrivé : qu’on voyait bien que c’était là un tour de cette vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles ; mais que comme il serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui conseillait de s’en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants de chiens. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir le cœur bien dur pour n’être pas touchée de l’état où elles la réduisaient, elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la mère.

La reine mère commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien qu’on n’en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d’exécuter cet ordre et qu’elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur eux et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu’ils marquaient tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur front, qu’elle n’osa porter ses criminelles mains sur un sang si auguste.

Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que si la Fortune les conduisait entre les mains d’une personne assez charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa récompense.

La chaloupe poussée par un grand vent s’éloigna si vite du rivage que Feintise la perdit de vue : mais en même temps les vagues s’enflèrent ; le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de tonnerre faisaient retentit tous les environs. Elle ne douta point que la petite barque ne fût submergée, et elle ressentit de la joie de ce que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.

Le roi sans cesse occupé de sa chère épouse et de l’état où il l’avait laissée, ayant conclu une trêve pour peu de temps revint en poste : il arriva douze heures après qu’elle fut accouchée. Quand la reine mère le sut, elle alla au-devant de lui, avec un air composé plein de douleur : elle le tint longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes ; il semblait que sa douleur l’empêchait de parler. Le roi tout tremblant n’osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne fût de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui raconter que sa femme était accouchée de trois chiens : aussitôt Feintise les présenta et l’amirale, se jetant aux pieds du roi, tout en pleurs, le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la renvoyer chez sa mère, qu’elle y était déjà résolue, et qu’elle recevrait ce traitement comme une grande grâce.

Le roi était si éperdu qu’il pouvait à peine respirer : il regardait les doguins et remarquait avec surprise cette étoile qu’ils avaient au milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe : mais la reine mère le pressa si fort, qu’il prononça l’exil de l’innocente reine. Aussitôt on la mit dans une litière avec ses trois chiens, et sans avoir aucun égard pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque morte.

Les dieux avaient regardé d’un œil de pitié la barque où les trois princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber au lieu de pluie du lait dans leurs petites bouches : ils ne souffrirent point de cet orage épouvantable qui s’était élevé si promptement. Enfin ils voguèrent sept jours et sept nuits ; ils étaient en pleine mer aussi tranquilles que sur un canal, lorsqu’ils furent rencontrés par un vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d’assez loin, du brillant éclat des étoiles qu’ils avaient sur le front aborda la chaloupe, persuadé qu’elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en effet ; et ce qui le toucha davantage, ce fit la beauté des quatre merveilleux enfants. Le désir de les conserver l’engagea à retourner chez lui pour les donner à sa femme qui n’en avait point, et qui en souhaitait depuis longtemps.

Elle s’inquiéta fort de le voir revenir si promptement car il allait faire un voyage de long cours, mais elle fut transportée de joie quand il remit entre ses mains un trésor si considérable : ils admirèrent ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d’or qui ne pouvait s’ôter de leur cou et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes parfaites, elle en parla à son mari qui ne s’en étonna pas moins qu’elle.

« Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire ; si les cheveux de ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos plus grands capitaines. » La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution de son mari : elle en aima davantage ces quatre enfants ; elle nomma la princesse Belle Étoile ; son frère aîné Petit Soleil : le second Heureux : et le fils de la princesse, Chéri. Il était si fort au dessus des deux autres pour sa beauté, qu’encore qu’il n’eût ni étoile ni chaîne, Corsine l’aimait plus que les autres.

Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des faons tout petits : il en trouva le moyen, car la forêt où ils demeuraient était très spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du côté du vent : les biches qui les sentirent accoururent pour leur donner à téter. Corsine les cacha et mit à la place les enfants, qui s’accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours, deux fois, elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine chercher les princes et la princesse, qu’elles prenaient pour leurs faons.

C’est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes : le corsaire et sa femme les aimaient si passionnément qu’ils leur donnaient tous leurs soins. Cet homme avait été bien élevé, c’était moins par son inclination que par la bizarrerie de sa fortune qu’il était devenu corsaire. Il avait épousé Corsine chez une princesse ou son esprit s’était heureusement cultivé ; elle savait vivre, et quoiqu’elle se trouvât dans une espèce de désert, où ils ne subsistaient que de larcins qu’il faisait dans ses courses, elle n’avait point encore oublié l’usage du monde : ils avaient la dernière joie de n’être plus en obligation de s’exposer à tous les périls attachés au métier de corsaire ; ils devenaient assez riches sans cela : de trois jours cri trois jours il tombait, comme je l’ai déjà dit, des cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.

Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s’appliqua sérieusement à cultiver le beau naturel dont le Ciel les avait doués. Et comme il ne doutait point qu’il n’y eût de grands mystères cachés dans leur naissance et dans la rencontre qu’il en avait faite, il voulut reconnaître par leur éducation ce présent des dieux ; de sorte qu’après avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de mérite, qui leur apprirent diverses sciences, avec une facilité qui surprenait tous ces grands maîtres.

Le corsaire et sa femme n’avaient jamais dit l’aventure des quatre enfants, ils passaient pour être les leurs, quoiqu’ils marquassent par toutes leurs actions qu’ils sortaient d’un sang plus illustre. Ils étaient très unis entre eux. Il s’y trouvait du naturel et de la politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle Étoile des sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres : dès qu’elle souhaitait quelque chose, il tentait jusqu’à l’impossible pour la satisfaire ; il ne la quittait presque jamais : lorsqu’elle allait à la chasse, il l’accompagnait ; quand elle n’y allait point, il trouvait toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit Soleil et Heureux, qui étaient ses frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de respect. Elle remarqua cette différence : elle en tint compte à Chéri, et elle l’aima plus que les autres.

À mesure qu’ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait : ils n’en eurent d’abord que du plaisir. « Mon tendre frère, lui disait Belle Étoile, si mes désirs suffisaient pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la terre. – Hélas ! ma sœur, répliquait-il, ne m’enviez pas le bonheur que je goûte auprès de vous, je préférerais de passer une heure où vous êtes, à toute l’élévation que vous me souhaitez. » Quand elle disait la même chose à ses frères, ils lui répondaient naturellement qu’ils en seraient ravis ; et pour les éprouver davantage, elle ajoutait : « Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, dussé-je ne vous voir jamais. » Ils disaient aussitôt : « Vous avez raison, ma sœur, l’un vaudrait bien mieux que l’autre.

— Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir ?

— Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d’apprendre quelquefois de vos nouvelles. »

Lorsqu’elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières d’aimer, et elle sentait son cœur disposé tout comme les leur : car encore que Petit Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait point de rester avec eux toute sa vie, et à l’égard de Chéri, elle fondait en larmes quand elle pensait que leur père l’enverrait peut-être écumer les mers, ou qu’il le mènerait à l’armée. C’est ainsi que l’amour, masqué du nom spécieux d’un excellent naturel, s’établissait dans ces jeunes cœurs. Mais à quatorze ans, Belle Étoile commença de se reprocher l’injustice qu’elle croyait faire à ses frères de ne les pas aimer également. Elle s’imagina que les soins et les caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher davantage les moyens de se faire aimer : « Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et eux. » Quelle joie ne ressentait-il pas, lorsqu’elle lui parlait ainsi ! Bien loin de diminuer son empressement, elle l’augmentait : il lui faisait chaque jour une galanterie nouvelle.

Ils ignoraient encore jusqu’où allait leur tendresse, et ils n’en connaissaient point l’espèce, lorsqu’un jour on apporta à Belle Étoile plusieurs livres nouveaux, elle prit le premier qui tomba sous sa main ; c’était l’histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé se croyant frère et sueur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs proches ; et après des peines infinies ils s’étaient épousés. Comme Chéri lisait parfaitement bien, qu’il entendait tout finement et qu’il se faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d’elle pendant qu’elle achèverait un ouvrage de lacis qu’elle avait envie de finir.

Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu’il vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle Étoile n’était pas moins surprise, il semblait que l’auteur avait lu tout ce qui se passait dans son âme ; plus Chéri lisait, plus il était touché ; plus la princesse l’écoutait, plus elle était attendrie ; quelque effort qu’elle pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile : il pâlissait, il changeait de couleur et de son de voix ; ils souffraient l’un et l’autre tout ce qu’on peut souffrir : « Ha ! ma sœur, s’écria-t-il en la regardant tristement et laissant tomber son livre, ha ! ma sœur, qu’Hyppolite fut heureux de n’être pas le frère de Julie !

— Nous n’aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle, hélas ! nous est-elle moins due ? » En achevant ces mots, elle connut qu’elle en avait trop dit, elle demeura interdite, et si quelque chose put consoler le prince, ce fut l’état où il la vit. Depuis ce moment, ils tombèrent l’un et l’autre dans une profonde tristesse sans s’expliquer davantage : ils pénétraient une partie de ce qui se passait dans leurs âmes ; ils s’étudièrent pour cacher à tout le monde un secret qu’ils auraient voulu ignorer eux-mêmes, et duquel ils ne s’entretenaient point. Cependant il est si naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour beaucoup que Chéri seul n’eût point d’étoile ni de chaîne au cou ; car pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les peignait, il l’avait comme ses cousins.

Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle Étoile s’enferma dans un petit cabinet qu’elle aimait parce qu’il était sombre, et qu’elle y rêvait avec plus de liberté qu’ailleurs ; elle ne faisait aucun bruit : ce cabinet n’était séparé de la chambre de Corsine que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade ; elle l’entendit qui disait au corsaire : « Voilà Belle Étoile en âge d’être mariée : si nous savions qui elle est, nous tâcherions de l’établir d’une manière convenable à son rang : ou si nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d’aussi parfait qu’eux ?

« Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût m’instruire de leur naissance : les pierreries qui étaient attachées sur leur berceau faisaient connaître que ces enfants appartiennent à des personnes riches : ce qu’il y aurait de singulier, c’est qu’ils fussent tous jumeaux, car ils paraissent de même âge, et il n’est pas ordinaire qu’on en ait quatre.

— Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n’est pas leur frère, il n’a ni étoile ni chaîne au cou.

— Il est vrai, répliqua son mari, mais les diamants tombent de ses cheveux comme de ceux des autres : et après toutes les richesses que nous avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne nie reste plus rien à souhaiter que de découvrir leur origine.

— Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés, et sans doute quand il en sera temps, ils développeront ce qui nous est caché. »

Belle Étoile écoutait attentivement cette conversation, l’on ne peut exprimer la joie qu’elle eut de pouvoir espérer quelle sortait d’un sang illustre : car encore qu’elle n’eût jamais manqué de respect pour ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n’avait pas laissé de ressentir de la peine d’être fille d’un corsaire : mais ce qui flattait davantage son imagination, c’était de penser que Chéri n’était peut-être point son frère : elle brûlait d’impatience de l’entretenir, et de leur dire à tous une aventure si extraordinaire.

Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient rattachés avec des boucles de diamants, car elle n’avait qu’à se peigner une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse sa housse de velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis ; elle monta promptement à cheval et fut dans la forêt chercher ses frères ; le bruit des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient, elle les joignit au bout d’un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint au-devant d’elle plus vite que les autres : « Quelle agréable surprise ! lui cria-t-il, Belle Étoile, vous venez enfin à la chasse, vous que l’on ne peut distraire pour un moment des plaisirs que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez.

« J’ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en particulier, je suis venue vous chercher.

— Hélas ! ma sœur, dit-il en soupirant, que nie voulez-vous aujourd’hui ? Il me semble qu’il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien. » Elle rougit, puis baissant les veux, elle demeura sur son cheval triste et rêveuse sans lui répondre. Enfin ses deux frères arrivèrent : elle se réveilla à leur vue comme d’un profond sommeil et sauta à terre marchant la première : ils la suivirent tous, et quand elle fut au milieu d’une pelouse ombragée d’arbres : « Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens d’entendre. »

Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme, et comme quoi ils n’étaient point leurs enfants : il ne se peut rien ajouter à la surprise des trois princes : ils agitèrent entre eux ce qu’ils devaient faire. L’un voulait partir sans rien dire : l’autre voulait ne point partir du tout : et l’autre voulait partir et le dire. Le premier soutenait que c’était le moyen le plus sûr, parce que le gain qu’ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir : l’autre répondait qu’il aurait été bon de les quitter si l’on avait su un lieu fixe où aller et de quelle condition l’on était, mais que le titre d’errants par le monde n’était pas agréable : le dernier ajoutait qu’il y aurait de l’ingratitude de les abandonner sans leur agrément : qu’il y aurait de la stupidité de vouloir rester davantage au milieu d’une forêt où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le meilleur parti c’était de leur parler, et de les faire consentir à leur éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis : aussitôt ils montèrent à cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.

Le cœur de Chéri était flatté par tout ce que l’espérance peut offrir de plus agréable pour consoler un amant affligé ; son amour lui faisait deviner une partie des choses futures : il ne se croyait plus le frère de Belle Étoile, sa passion contrainte prenant un peu l’essor, lui permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d’inquiétude. « Nous ne venons pas, dit Petit Soleil (car il portait la parole) pour vous dénier l’amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous devons, bien que nous soyons informés de la manière dont vous nous trouvâtes sur la mer, et que vous n’êtes ni notre père ni notre mère : la piété avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour nous, sont des engagements si indispensables que rien au monde ne peut nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler nos sincères remerciements ; vous supplier de nous raconter un événement si rare et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages avis, nous n’avons rien à nous reprocher. »

Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu’une chose qu’ils avaient cachée avec tant de soin eût été découverte : « On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer que vous n’êtes point en effet nos enfants, et que la Fortune seule vous a fait tomber entre nos mains. Nous n’avons aucune lumière sur votre naissance, mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches. Au reste, que pouvons-nous vous conseiller ? Si vous consultez l’amitié que nous avons pour vous, saris doute vous resterez avec nous, et vous consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie. Si le château que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce ne soit point à la Cour. Une longue expérience nous en a dégoûtés, et vous en dégoûterait peut-être si vous étiez informés des agitations continuelles, des soins, des déguisements, des feintes, de l’envie, des inégalités, des véritables maux, et des faux biens que l’on y trouve. Nous vous en dirions davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés : ils le sont aussi, mes enfants, nous désirons de vous arrêter dans cette paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port, et que vous allez sur une mer orageuse ; que les peines y surpassent presque toujours les plaisirs : que le cours de la vie est limité : qu’on la quitte souvent au milieu de sa carrière ; que les grandeurs du monde sont de faux brillants, dont on se laisse éblouir par une fatalité étrange ; et que le plus solide de tous les biens, c’est de savoir se borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage. »

Le corsaire n’aurait pas fini si tôt ses remontrances, s’il n’eût été interrompu par le prince Heureux : « Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d’envie de découvrir quelque chose de notre naissance pour nous ensevelir au fond d’un désert ; la morale que vous nous établissez est excellente, et je voudrais que nous fussions capable de la suivre : mais je ne sais quelle fatalité nous appelle ailleurs, permettez que nous remplissions le cours de notre destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes nos aventures. » À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer ; les princes s’attendrirent fort, particulièrement Belle Étoile, qui avait un naturel admirable, et qui n’aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle avait été sûre que Chéri y fût toujours resté avec elle.

Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu’à faire leur équipage pour s’embarquer : car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient quelque espérance qu’ils y recevraient des lumières de ce qu’ils voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval pour chacun d’eux ; et après s’être peignés jusqu’à s’en écorcher pour laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau : elle alla les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et elle les attacha toutes sur l’habit de Belle Étoile qu’elle embrassait sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.

Jamais séparation n’a été si triste : le corsaire et sa femme en pensèrent mourir ; leur douleur ne provenait point d’une source intéressée, car ils avaient amassé tant de trésors qu’ils n’en souhaitaient plus. Petit Soleil, Heureux, Chéri et Belle Étoile montèrent dans le vaisseau ; le corsaire l’avait fait faire très bon et très magnifique : les mâts étaient d’ébène et de cèdre ; les cordages de soie verte mêlée d’or ; les voiles de drap d’or et vert, et les peintures excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine et même toute la chiourme de Vénus aurait baissé le pavillon devant lui. La princesse était assise sous un riche pavillon vers la poupe, ses deux frères et son cousin se tenaient près d’elle plus brillants que les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui éblouissaient. Ils résolurent d’aller au même endroit où le corsaire les avait trouvés : et en effet, ils s’y rendirent. Ils se préparèrent à faire là un grand sacrifice aux dieux et aux fées pour obtenir leur protection, et qu’ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance. On prit une tourterelle pour l’immoler ; la princesse pitoyable la trouva si belle, qu’elle lui sauva la vie ; et pour la garantir de pareil accident, elle la laissa aller : « Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus, et si j’ai quelque jour besoin de toi, n’oublie pas le bien que je te fais. »

La tourterelle s’envola : le sacrifice étant fini, ils commencèrent un concert si charmant, qu’il semblait que toute la nature gardait un profond silence pour les écouter : les flots de la mer ne s’élevaient point, le vent ne soufflait pas, Zéphyr seul agitait les cheveux de la princesse et mettait son voile un peu en désordre. Dans ce moment il sortit de l’eau une sirène, qui chantait si bien, que la princesse et ses frères l’admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers eux, et leur cria : « Cessez de vous inquiéter ; laissez aller votre vaisseau : descendez où il s’arrêtera ; et que ceux qui s’aiment, continuent de s’aimer. »

Belle Etoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la sirène venait de dire, ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux ; et se faisant un signe d’intelligence, leurs cœurs se parlèrent sans que Petit Soleil et Heureux s’en aperçussent. Le navire voguait au gré des vents et de l’onde : leur navigation n’eut rien d’extraordinaire ; le temps était toujours beau, et la mer toujours calme, ils ne laissèrent pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels l’amoureux prince Chéri s’entretenait souvent avec la princesse. « Que j’ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante Étoile, je ne suis point votre frère, ce cœur qui reconnaît votre pouvoir et qui n’en reconnaîtra jamais d’autre n’est pas né pour les crimes : c’en serait un de vous aimer comme je fais si vous étiez ma sœur ; mais la charitable sirène qui nous est venue conseiller m’a confirmé ce que j’avais là-dessus dans l’esprit. – Ha ! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose qui est encore si obscure que nous ne la pouvons pénétrer : quelle serait notre destinée si nous irritions les dieux par des sentiments qui pourraient leur déplaire ? La sirène s’est si peu expliquée, qu’il faut avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu’elle a dit.

— Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi. » Belle Étoile ne lui répliqua rien, et levant les yeux au ciel, elle poussa un profond soupir qu’il ne put s’empêcher d’expliquer en sa faveur.

Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants ; vers le soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir coucher le soleil dans le sein de l’onde ; elle s’assit ; les princes se placèrent auprès d’elle ; ils prirent des instruments et commencèrent leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde, mais tout d’un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable jeunesse : tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées, et le reste des maisons de porcelaines fort fines : plusieurs arbres toujours verts mêlaient l’émail de leurs feuilles aux diverses couleurs du marbre, de l’or et des porcelaines de sorte qu’ils souhaitaient que leur vaisseau entrât dans le port ; mais ils doutaient d’y pouvoir trouver place tant il v en avait d’autres, dont les mâts semblaient composer une forêt flottante.

Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment se trouva couvert du peuple qui avait aperçu la magnificence du navire ; celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la Toison ne brillait pas tant ; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants ravissaient ceux qui les vouaient ; l’on courut dire au roi cette nouvelle : comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du palais donnait jusqu’au bord de la mer, il s’y rendit promptement ; il vit que les princes Petit Soleil et Chéri, tenant la princesse entre leurs bras, la portèrent à terre, qu’ensuite l’on fit sortir leurs chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste. Petit Soleil en montait un plus noir que du jais : celui d’Heureux était gris ; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui marchaient si fièrement, qu’ils écartaient tous ceux qui voulaient s’approcher.

Les princes, ayant entendu que l’on disait : « Voilà le roi », levèrent les yeux, et l’ayant vu d’un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent une profonde révérence et passèrent doucement, tenant les yeux attachés sur lui. De son côté il les regardait, et n’était pas moins charmé de l’incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes princes. Il commanda à son Premier Écuyer de leur aller offrir sa protection, et toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l’honneur que le roi leur faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent qu’ils n’avaient besoin que d’une maison où ils pussent être en particulier : qu’ils seraient bien aise qu’elle fût à une ou deux lieues de la ville, parce qu’ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le Premier Écuyer leur en fit donner une des plus magnifiques, où ils logèrent commodément avec tout leur train.

Le roi avait l’esprit si rempli des quatre enfants qu’il venait de voir, que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu’il avait admiré en eux : elle en fut tout interdite, elle lui demanda sans aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir : il répondit quinte ou seize ans : elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait terriblement que Feintise ne l’eût trahie. Cependant le roi se promenait à grands pas, et disait : « Qu’un père est heureux d’avoir des fils si parfaits, et une fille si belle ! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens, voilà d’illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie. »

La reine mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les étoiles brillantes, et l’âge à peu près de ces étrangers, avaient tant de rapport à celui des princes et de leur saur, qu’elle eut de grands soupçons d’avoir été trompée par Feintise ; et qu’au lieu de tuer les enfants du roi elle les eût sauvés. Comme elle se possédait beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme : elle ne voulut pas même envoyer ce jour-là s’informer de bien des choses qu’elle avait envie de savoir. Mais le lendemain elle commanda à son secrétaire d’y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la maison pour leur commodité, il examinât tout, et s’ils avaient des étoiles sur le front.

Le secrétaire partit assez matin : il arriva comme la princesse se mettait à sa toilette : en ce temps-là l’on n’achetait point son teint chez les marchands : qui était blanche restait blanche ; qui était noire ne devenait point blanche, de sorte qu’il la vit décoiffée ; on la peignait ; ses cheveux blonds plus fins que des filets d’or descendaient par boucles jusqu’à terre ; il y avait plusieurs corbeilles autour d’elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne fussent pas perdues ; son étoile sur le front jetait des feux qu’on avait peine à soutenir, et la chaîne d’or de son cou n’était pas moins extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu’il voyait ; mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la garder pour se souvenir d’elle : c’est la même que les rois d’Espagne estiment tant sous le nom de Pérégrina, ce qui veut dire « Pèlerine », parce qu’elle vient d’une voyageuse.

Le secrétaire confus d’une si grande libéralité prit congé d’elle et salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être informé d’une partie de ce qu’il désirait savoir. Il retourna en rendre compte à la reine mère, qui se confirma dans les soupçons qu’elle avait déjà. Il lui dit que Chéri n’avait point d’étoile, mais qu’il tombait des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu’à son gré, c’était le mieux fait ; qu’ils venaient de fort loin ; que leur père et leur mère ne leur avaient donné qu’un certain temps, afin de voir les pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se figurait quelquefois que ce n’étaient point les enfants du roi.

Elle flottait ainsi entre la crainte et l’espérance, quand le roi qui aimait fort la chasse alla du côté de leur maison. Le Grand Ecuyer qui l’accompagnait lui dit en passant, que c’était là qu’il avait logé Belle Étoile et ses frères par son ordre. « La reine m’a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir, elle appréhende qu’ils ne viennent de quelque pays infecté de la peste, et qu’ils n’en apportent le mauvais air.

— Cette jeune étrangère, repartit le Premier Écuyer, est en effet très dangereuse : mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.

— En vérité, dit le roi, je le crois comme vous. » Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des voix : il s’arrêta proche d’un grand salon dont les fenêtres étaient ouvertes, et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il s’avança.

Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder : dès qu’ils virent le roi, ils le saluèrent respectueusement et se hâtèrent de sortir, l’abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu’ils embrassaient ses genoux : la princesse lui baisait les mains comme s’ils l’eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait son cœur si ému qu’il n’en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu’ils ne manquassent pas de venir au palais, qu’il voulait les entretenir et les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l’honneur qu’il leur faisait, et lui dirent qu’aussitôt que leurs habits et leurs équipages seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.

Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée, il leur en envoya obligeamment la moitié, et porta l’autre à la reine sa mère : « Quoi ! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite chasse, vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.

— Il est vrai, repartit le roi, mais j’en ai régalé les beaux étrangers ; je sens pour eux une inclination si parfaite que j’en suis surpris moi-même, et si vous aviez moins peur de l’air contagieux, je les aurais déjà fait venir loger dans le palais. » La reine mère se fâcha beaucoup, elle l’accusait de manquer d’égards pour elle, et lui fit des reproches de s’exposer si légèrement.

Dès qu’il l’eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir parler ; elle s’enferma avec elle dans son cabinet et la prit d’une main par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge : « Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m’empêche de te sacrifier à mon juste ressentiment : tu m’as trahie, tu n’as point tué les quatre enfants que j’avais remis entre tes mains pour en être défaite ; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le pardonnerai. » Feintise demi-morte de peur se jeta à ses pieds, et lui dit comme la chose s’était passée ; qu’elle croyait impossible que les enfants fussent encore en vie, parce qu’il s’était élevé une tempête si effroyable qu’elle avait pensé être accablée de la grêle ; mais qu’enfin elle lui demandait du temps, et qu’elle trouverait le moyen de la défaire d’eux l’un après l’autre, sans que personne au monde pût l’en soupçonner.

La reine qui ne voulait que leur mort s’apaisa un peu, elle lui dit de n’y perdre pas un moment ; et en effet la vieille Feintise qui se voyait en grand péril ne négligea rien de ce qui dépendait d’elle : elle épia le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son bras une guitare, elle alla s’asseoir vis-à-vis des fenêtres de la princesse, où elle chanta ces paroles :

La beauté peut tout surmonter ;

Heureux qui sait en profiter :

La beauté s’efface.

L’âge de glace

Vient en ternir toutes les fleurs ;

Qu’on a de douleur

Quand on repasse

Les attraits que l’on a perdus :

On se désespère,

Et l’on prend pour plaire

Des soins superflus,

Jeunes cœurs, laissez-vous charmer,

Dans le bel âge l’on doit aimer.

La beauté s’efface,

L’âge de glace

Vient en ternir toutes les fleurs ;

Qu’on a de douleur

Quand on repasse

Les attraits qu’on a perdus :

On se désespère,

Si l’on prend pour plaire

Des soins superflus.

Belle Étoile trouva ces paroles assez plaisantes, elle s’avança sur un balcon pour voir celle qui les chantait ; aussitôt qu’elle parut, Feintise, qui s’était habillée fort proprement, lui fit une grande révérence : la princesse la salua à son tour : et comme elle était gaie, elle lui demanda si les paroles qu’elle venait d’entendre avaient été faites pour elle. « Oui, charmante personne, répliqua Feintise, elles sont pour moi : mais afin qu’elles ne soient jamais pour vous, je viens vous donner un avis dont vous ne devez pas manquer de profiter.

— Et quel est-il ? dit Belle Étoile.

— Dès que vous m’aurez permis de monter dans votre chambre, ajouta-t-elle, vous le saurez.

— Vous y pouvez venir », repartit la princesse. Aussitôt la vieille se présenta avec un certain air de cour, que l’on ne perd point quand on l’a une fois.

Ma belle fille, dit Feintise sans perdre un moment (car elle craignait qu’on ne vînt l’interrompre), le Ciel vous a faite tout aimable. Vous êtes douée d’une étoile brillante sur votre front, et l’on raconte bien d’autres merveilles de vous : mais il vous manque encore une chose qui vous est essentiellement nécessaire : si vous ne l’avez, je vous plains.

— Et que me manque-t-il ? répliqua-t-elle.

— L’Eau qui danse, ajouta notre maligne vieille, si j’en avais eu, vous ne verriez pas un cheveu blanc sur ma tête, pas une ride sur mon front : j’aurais les plus belles dents du monde, avec un air enfantin qui vous charmerait : hélas ! J’ai su ce secret trop tard, mes attraits étaient déjà effacés. Profitez de mes malheurs, ma chère enfant, ce sera une consolation pour moi, car je me sens pour vous des mouvements de tendresse extraordinaires. — Mais où prendrai-je cette Eau qui danse ? repartit Belle Étoile. — Elle est dans la Forêt Lumineuse, dit Feintise. Vous avez trois frères, est-ce que l’un d’eux ne vous aimera pas assez pour l’aller quérir ? Vraiment ils ne seraient guère tendres. Enfin il n’y va pas moins que d’être belle cent ans après votre mort.

— Mes frères me chérissent, dit la princesse, il y en a un, entre autres, qui ne me refusera rien. Certainement si cette Eau fait tout ce que vous dites, je vous donnerai une récompense proportionnée à son mérite. » La perfide vieille se retira en diligence, ravie d’avoir si bien réussi, elle dit à Belle Étoile qu’elle serait soigneuse de la venir voir.

Les princes revinrent de la chasse, l’un apporta un marcassin, l’autre un lièvre et l’autre un cerf : tout fut mis aux pieds de leur sueur ; elle regarda cet hommage avec une espèce de dédain : elle était occupée de l’avis de Feintise : elle en paraissait même inquiète, et Chéri qui n’avait point d’autre occupation que de l’étudier, ne fut pas un quart d’heure avec elle sans le remarquer : « Qu’avez-vous, ma chère Étoile, lui dit-il, le pays où nous sommes n’est peut-être pas à votre gré ? Si cela est, partons-en tout à l’heure ; peut-être encore que notre équipage n’est pas assez grand, les meubles assez beaux, la table assez délicate : parlez, de grâce, afin que j’aie le plaisir de vous obéir le premier, et de vous faire obéir par les autres.

« La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon esprit, répliqua-t-elle, m’engage à vous déclarer que je ne saurais plus vivre si je n’ai l’Eau qui danse. Elle est dans la Forêt Lumineuse : je n’aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.

— Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu’il est impossible d’en avoir.

— Non, dit-elle, j’aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la beauté : j’aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère. Je vous conjure de ne plus penser à l’Eau qui danse, et même, si j’ai quelque pouvoir sur vous, je vous le défends. »

Le prince feignit de lui obéir, mais aussitôt qu’il la vit occupée, il monta sur son cheval blanc qui n’allait que par bonds et par courbettes ; il prit de l’argent et un riche habit : pour des diamants il n’en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À la vérité, cela n’était pas toujours égal ; l’on a même su que la disposition de leur esprit et celle de leur santé, réglait assez l’abondance des pierreries. Il ne mena personne avec lui pour être plus en liberté, et afin que si l’aventure était périlleuse, il pût se hasarder sans essuyer les remontrances d’un domestique zélé et craintif.

Quand l’heure du souper fut venue et que la princesse ne vit point paraître son frère Chéri, l’inquiétude la saisit à tel point, qu’elle ne pouvait ni boire ni manger : elle donna des ordres pour le faire chercher partout. Les deux princes ne sachant rien de l’Eau qui danse, lui disaient qu’elle se tourmentait trop, qu’il ne pouvait être éloigné, qu’elle savait qu’il s’abandonnait volontiers à de profondes rêveries, et que sans doute il s’était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu de tranquillité jusqu’à minuit, mais alors elle perdit toute patience, et dit en pleurant à ses frères que c’était elle qui était cause de l’éloignement de Chéri, qu’elle lui avait témoigné un désir extrême d’avoir l’Eau qui danse de la Forêt Lumineuse, que sans doute il en avait pris le chemin. À ces nouvelles, ils résolurent d’envoyer après lui plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu’elle le conjurait de revenir.

Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l’effet de son conseil : lorsqu’elle apprit que Chéri était déjà en campagne, elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu’il ne fit plus de diligence que ceux qui le suivaient, et qu’il ne lui arrivât malheur : elle courut au palais toute fière de cette espérance : elle rendit compte à la reine mère de ce qui s’était passé : « J’avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient les trois princes et leur sœur : ils ont des étoiles sur le front ; des chaînes d’or au cou : leurs cheveux sont d’une beauté ravissante : il cri tombe à tous moments des pierreries ; j’en ai même vu à la princesse que j’avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu’elles ne vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux : de sorte qu’il ne m’est pas permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir pris pour l’empêcher. Mais, madame, je vous en délivrerai, et comme c’est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie seulement de m’accorder du temps : voilà déjà un des princes qui est parti pour aller chercher l’Eau qui danse, il périra sans doute dans cette entreprise ; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se perdre.

— Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente, mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur. » Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit tout ce qui pouvait les faire périr.

Le moyen quelle en avait trouvé à l’égard du prince Chéri était un des plus certains, car l’Eau qui danse ne se puisait pas aisément : elle avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui la cherchaient, qu’il n’y avait personne qui n’en sût le chemin : son cheval blanc allait d’une vitesse surprenante : il le pressait sans quartier, parce qu’il voulait revenir promptement auprès de Belle Étoile, et lui donner la satisfaction qu’elle se promettait de son voyage. Il ne laissa pas de marcher huit jours et huit nuits de suite sans se reposer ailleurs que dans les bois sous le premier arbre, sans manger autre chose que les fruits qu’il trouvait sur son chemin, et sans laisser à son cheval qu’avec peine le temps de brouter l’herbe. Enfin au bout de ce temps-là, il se trouva dans un pays dont l’air était si chaud qu’il commença de souffrir beaucoup. Ce n’était point que le soleil eût plus d’ardeur ; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut d’une montagne ii aperçut la Forêt Lumineuse, tous les arbres brûlaient sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés que la campagne était aride et déserte. L’on entendait dans cette forêt siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le prince ; car il semblait qu’aucun animal, excepté la salamandre, ne pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.

Après avoir considéré une chose si épouvantable, il descendit, rêvant à ce qu’il allait faire, et il se dit plus d’une fois qu’il était perdu. Comme il approchait de ce grand feu, il mourait de soif, il trouva une fontaine qui sortait de la montagne et qui tombait dans un grand bassin de marbre ; il mit pied à terre, s’en approcha, et se baissait pour puiser de l’eau dans un petit vase d’or qu’il avait apporté, afin d’y mettre celle que la princesse souhaitait, quand il aperçut une tourterelle qui se noyait dans cette fontaine ; ses plumes étaient toutes mouillées ; elle n’avait plus de force, et coulait au fond du bassin, Chéri en eut pitié ; il la sauva ; il la pendit d’abord par les pieds ; elle avait tant bu qu’elle en était enflée ; ensuite il la réchauffa ; il essuya ses ailes avec un mouchoir fin ; il la secourut si bien, que la pauvre tourterelle se trouva au bout d’un moment plus gaie qu’elle n’avait été triste.

« Seigneur Chéri, lui dit-elle d’une voix douce et tendre, vous n’avez jamais obligé petit animal plus reconnaissant que moi ; ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai reçu des faveurs essentielles de votre famille ; je suis ravie de pouvoir vous être utile à mon tour : ne croyez donc pas que j’ignore le sujet de votre voyage, vous l’avez entrepris un peu témérairement, car l’on ne saurait nombrer les personnes qui sont péries ici. L’Eau qui danse est la huitième merveille du monde pour les dames ; elle embellit ; elle rajeunit : elle enrichit : mais si je ne vous sers de guide vous n’y pourrez arriver, car la source sort à gros bouillons du milieu de la forêt, et s’y précipite dans un gouffre. Le chemin est couvert de branches d’arbres qui tombent toutes embrasées, et je ne vois guère d’autre moyen que d’y aller par dessous terre : reposez-vous donc ici sans inquiétude, je vais ordonner ce qu’il faut. »

En même temps, la Tourterelle s’élève en l’air, va, vient, s’abaisse, vole et revole, tant et tant, que sur la fin du jour elle dit au prince que tout était prêt : il prend l’officieux oiseau ; il le baise : il le caresse, le remercie, et le suit sur son beau cheval blanc. À peine eut-il fait cent pas qu’il voit deux longues files de renards, blaireaux, taupes, escargots, fourmis, et de toutes les sortes de bêtes qui se cachent dans la terre. Il y en avait une si prodigieuse quantité, qu’il ne comprenait point par quel pouvoir ils s’étaient ainsi rassemblés : « C’est par mon ordre, lui dit la Tourterelle, que vous voyez en ces lieux ce petit peuple souterrain, il vient de travailler pour votre service, et faire une extrême diligence, vous me ferez plaisir de les en remercier. » Le prince les salua, et leur dit qu’il voudrait les tenir dans un lieu moins stérile, qu’il les régalerait avec plaisir, chaque bestiole parut contente.

Chéri étant à l’entrée de la voûte y laissa son cheval, puis demi-courbé il chemina avec la bonne Tourterelle, qui le conduisit très heureusement jusqu’à la fontaine : elle faisait un si grand bruit qu’il en serait devenu sourd si elle ne lui avait pas donné deux de ses plumes blanches dont il se boucha les oreilles. Il fut étrangement surpris de voir que cette Eau dansait avec la même justesse que si Favier et Pécourt, lui avaient montré. Il est vrai que ce n’étaient que de vieilles danses, comme la bocane, la mariée et la sarabande Plusieurs oiseaux qui voltigeaient en l’air chantaient les airs que l’Eau voulait danser. Le prince en puisa plein son vase d’or ; il en but deux traits qui le rendirent cent fois plus beau qu’il n’était, et qui le rafraîchirent si bien, qu’il s’apercevait à peine que de tous les endroits du monde le plus chaud, c’est la Forêt Lumineuse.

Il en partit par le même chemin par lequel il était venu, son cheval s’était éloigné, mais fidèle à sa voix dès qu’il l’appela, il vint au grand galop. Le prince se jeta légèrement dessus, tout fier d’avoir l’Eau qui danse : « Tendre Tourterelle, dit-il à celle qu’il tenait, j’ignore encore par quel prodige vous avez tant de pouvoir en ces lieux, les effets que j’en ai ressentis m’engagent à beaucoup de reconnaissance, et comme la liberté est le plus grand des biens, je vous rends la vôtre pour égaler par cette faveur celles que vous m’avez faites. » En achevant ces mots, il la laissa aller : elle s’envola d’un petit air aussi farouche que si elle eût resté avec lui contre son gré. « Quelle inégalité ! dit-il alors, tu tiens plus de l’homme que de la tourterelle, l’un est inconstant, l’autre ne l’est point. » La Tourterelle lui répondit du haut des airs : « Eh ! savez-vous qui je suis ? »

Chéri s’étonna que la Tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée ; il jugea bien qu’elle était très habile ; il fut fâché de l’avoir laissée aller : « Elle m’aurait peut-être été utile, disait-il, et j’aurais appris par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie. » Cependant il convint avec lui-même qu’il ne faut jamais regretter un bienfait accordé, et il se trouvait son redevable, quand il pensait aux difficultés qu’elle lui avait aplanies pour avoir l’Eau qui danse ; son vase d’or était fermé de manière que l’Eau ne pouvait ni se perdre ni s’évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu’aurait Belle Étoile en la recevant et la joie qu’il aurait de la revoir, lorsqu’il vit venir à toute bride plusieurs cavaliers qui ne l’eurent pas plus tôt aperçu que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres : il n’eut point de peur, son âme avait un caractère d’intrépidité qui s’alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin que quelque chose l’arrêtât, il poussa brusquement son cheval vers eux, et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses domestiques qui lui présentèrent des petits billets, ou pour mieux dire des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu’il ne s’exposât point aux dangers de la Forêt Lumineuse : il baisa l’écriture de Belle Étoile ; il soupira plus d’une fois, et se hâtant de retourner vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l’on puisse éprouver.

Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres où elle s’abandonnait à toute son inquiétude ; quand elle le vit à ses pieds, elle ne savait quel accueil lui faire ; elle voulait le gronder d’être parti contre ses ordres ; elle voulait le remercier du charmant présent qu’il lui faisait. Enfin sa tendresse fut la plus forte ; elle embrassa son cher frère, et les reproches qu’elle lui fit n’eurent rien de fâcheux.

La vieille Feintise qui ne s’endormait pas, sut par ses espions que Chéri était de retour, plus beau qu’il n’était avant son départ ; et que la princesse ayant mis sur son visage l’Eau qui danse était devenue si excessivement belle, qu’il n’y avait pas moyen de soutenir le moindre de ses regards sans mourir de plus d’une demi-douzaine de morts.

Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son compte que le prince périrait dans une si grande entreprise ; mais il n’était pas temps de se rebuter : elle chercha le moment que la princesse allait à un petit temple de Diane peu accompagnée, elle l’aborda, et lui dit d’un air plein d’amitié : « Que j’ai de joie, madame, de l’heureux effet de mes avis. Il ne faut que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l’Eau qui danse : mais si j’osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre maîtresse de la Pomme qui chante, c’est tout autre chose encore, car elle embellit l’esprit à tel point, qu’il n’y a rien dont on ne soit capable. Veut-on persuader quelque chose, il n’y a qu’à sentir la Pomme qui chante. Veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose, divertir, faire rire ou faire pleurer, la Pomme a toutes ces vertus, et elle chante si bien et si haut, qu’on l’entend de huit lieues sans en être étourdi.

« Je n’en veux point, s’écria la princesse, vous avez pensé faire périr mon frère avec votre Eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.

— Quoi ! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d’être la plus savante et la plus spirituelle personne du monde ? En vérité, vous n’y pensez pas.

— Ha ! qu’aurais-je fait, continua Belle Étoile, si l’on m’avait rapporté le corps de mon cher frère mort ou mourant ?

— Celui-là, dit la vieille, n’ira plus, les autres sont obligés de vous servir à leur tour, et l’entreprise est moins périlleuse.

— N’importe, ajouta la princesse, je ne suis pas d’humeur à les exposer.

— En vérité je vous plains, dit Feintise, de perdre une occasion si avantageuse, mais vous y ferez réflexion, adieu, madame. » Elle se retira aussitôt, très inquiète du succès de sa harangue, et Belle Étoile demeura aux pieds de la statue de Diane, irrésolue sur ce qu’elle devait faire ; elle aimait ses frères ; elle s’aimait bien aussi : elle comprenait que rien ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir, que d’avoir la Pomme qui chante.

Elle soupira longtemps, puis elle se prit à pleurer. Petit Soleil revenait de la chasse, il entendit du bruit dans le temple : il y entra, et vit la princesse qui se couvrait le visage de son voile, parce qu’elle était honteuse d’avoir les yeux tout humides ; il avait déjà remarqué ses larmes, et s’approchant d’elle, il la conjura instamment de lui dire pourquoi elle pleurait : elle s’en défendit, répliquant qu’elle en avait honte elle-même ; mais plus elle lui refusait son secret, plus il avait envie de le savoir.

Enfin elle lui dit que la même vieille qui lui avait conseillé d’envoyer à la conquête de l’Eau qui danse, venait de lui dire que la Pomme qui chante était encore plus merveilleuse, parce qu’elle donnait tant d’esprit qu’on devenait une espèce de prodige, qu’à la vérité elle aurait donné la moitié de sa vie pour une telle Pomme, mais qu’elle craignait qu’il n’y eût trop de danger à l’aller chercher. « Vous n’aurez pas peur pour moi, je vous en assure, lui dit son frère en souriant, car je ne me trouve aucune envie de vous rendre ce bon office. Eh quoi ! n’avez-vous donc pas assez d’esprit ? Venez, venez, ma sueur, continua-t-il, et cessez de vous affliger. »

Belle Étoile le suivit, aussi triste de la manière dont il avait reçu sa confidence, que de l’impossibilité qu’elle trouvait à posséder la Pomme qui chante. L’on servit le souper ; ils se mirent tous quatre à table ; elle ne pouvait manger ; Chéri, l’aimable Chéri, qui n’avait d’attention que pour elle, lui servit ce qui était de meilleur, et la pressa d’en goûter : au premier morceau son cœur se grossit ; les larmes lui vinrent aux yeux ; elle sortit de table en pleurant. Belle Étoile pleurait : ô dieux, quel sujet d’inquiétude pour Chéri ! Il demanda donc ce qu’elle avait : Petit Soleil lui dit en raillant d’une manière assez désobligeante pour sa sueur : elle en fut si piquée, qu’elle se retira dans sa chambre, et ne voulut parler à personne de tout le soir.

Dès que Petit Soleil et Heureux furent couchés, Chéri monta sur son excellent cheval blanc sans dire à personne où il allait, il laissa seulement une lettre pour Belle Étoile, avec ordre de la lui donner à son réveil ; et tant que la nuit fut longue, il marcha à l’aventure, ne sachant point où il prendrait la Pomme qui chante.

Lorsque la princesse fut levée, on lui présenta la lettre du prince, il est aisé de s’imaginer tout ce qu’elle ressentit d’inquiétude et de tendresse dans une occasion comme celle-là : elle courut dans la chambre de ses frères leur en faire la lecture, ils partagèrent ses alarmes, car ils étaient fort unis ; et aussitôt ils envoyèrent presque tous leurs gens après lui pour l’obliger de revenir sans tenter cette aventure, qui sans doute devait être terrible.

Cependant le roi n’oubliait point les beaux enfants de la forêt, ses pas le guidaient toujours de leur côté, et quand il passait proche de chez eux et qu’il les voyait, il leur faisait des reproches de ce qu’ils ne venaient point à son palais ; ils s’en étaient excusés d’abord sur ce qu’ils faisaient travailler à leur équipage : ils s’en excusèrent sur l’absence de leur frère, et l’assurèrent qu’à son retour ils profiteraient soigneusement de la permission qu’il leur donnait, de lui rendre leurs très humbles respects.

Le prince Chéri était trop pressé de sa passion pour manquer à taire beaucoup de diligence, il trouva à la pointe du jour un jeune homme bien fait, qui se reposant sous des arbres lisait dans un livre, il l’aborda d’un air civil et lui dit : « Trouvez bon que je vous interrompe, pour vous demander si vous ne savez point en quel lieu est la Pomme qui chante. » Le jeune homme haussa les yeux, et souriant gracieusement : « En voulez-vous faire la conquête ? lui dit-il.

— Oui, s’il m’est possible, repartit le prince.

— Ha ! seigneur, ajouta l’étranger, vous n’en savez donc pas tous les périls, voilà un livre qui en parle, sa lecture effraie.

— N’importe, dit Chéri, le danger ne sera point capable de me rebuter, enseignez-moi seulement où je pourrai la trouver.

— Le livre marque, continua cet homme, qu’elle est dans un vaste désert en Libye, qu’on l’entend chanter de huit lieues, et que le dragon qui la garde a déjà dévoré cinq cent mille personnes qui ont eu la témérité d’y aller.

— Je serai le cinq cent mille et unième », répondit le prince en souriant à son tour, et le saluant, il prit son chemin du côté des déserts de Libye : son beau cheval, qui était de race zéphyrienne, car Zéphyr était son aïeul, allait aussi vite que le vent, de sorte qu’il fit une diligence incroyable.

Il avait beau écouter, il n’entendait d’aucun côté chanter la Pomme : il s’affligeait de la longueur du chemin et de l’inutilité du voyage, lorsqu’il aperçut une pauvre tourterelle qui tombait à ses pieds : elle n’était pas encore morte, mais il ne s’en fallait guère. Comme il ne voyait personne qui pût l’avoir blessée, il crut qu’elle était peut-être à Vénus, et que s’étant échappée de son colombier, ce petit mutin d’Amour, pour essayer ses flèches l’avait tirée. Quoi qu’il en soit, il en eut pitié ; il descendit de cheval ; il la prit ; il essuya ses plumes blanches, déjà teintes de sana vermeil, et tirant de sa poche un flacon d’or où il portait un baume admirable pour les blessures, il en eut à peine mis sur celle de la tourterelle malade qu’elle ouvrit les veux, leva la tête, déploya les ailes, s’éplucha, et puis regardant le prince : « Bonjour beau Chéri, lui dit-elle, vous êtes destiné à me sauver la vie, et je le suis peut-être à vous rendre de grands services.

Vous venez pour conquérir la Pomme qui chante, l’entreprise est difficile et digne de vous, car elle est gardée par un dragon affreux, qui a douze pieds, trois têtes, six ailes, et tout le corps de bronze. – Ha ! ma chère Tourterelle, lui dit le prince, quelle joie pour moi de te revoir, et dans un temps où ton secours m’est si nécessaire ! Ne me le refuse pas, ma belle petite, car je mourrais de douleur, si j’avais la honte de retourner sans la Pomme qui chante : et puisque j’ai eu l’Eau qui danse par ton moyen, j’espère que tu en trouveras encore quelqu’un pour me faire réussir dans mon entreprise.

— Vous me touchez, repartit tendrement la Tourterelle, suivez-moi, je vais voler devant vous, et j’espère que tout ira bien. »

Le prince la laissa aller : après avoir marché tout le jour, ils arrivèrent proche d’une haute montagne de sable : « Il faut creuser ici », lui dit la Tourterelle. Le prince aussitôt sans se rebuter de rien se mit à creuser, tantôt avec ses mains, tantôt avec son épée. Au bout de quelques heures il trouva un casque, une cuirasse et le reste de l’armure, avec l’équipage pour son cheval, entièrement de miroirs. « Armez-vous, dit la Tourterelle, et ne craignez point le dragon, quand il se verra dans tous ces miroirs, il aura tant de peur, croyant que ce sont des monstres comme lui, qu’il s’enfuira. »

Chéri approuva beaucoup cet expédient : il s’arma des miroirs, et reprenant la Tourterelle, ils allèrent ensemble toute la nuit : au point du jour, ils entendirent une mélodie ravissante. Le prince pria la Tourterelle de lui dire ce que c’était. « Je suis persuadée, dit-elle, qu’il n’y a que la Pomme qui puisse être si agréable, car elle fait seule toutes les parties de la musique, et sans toucher aucun instrument, il semble qu’elle en joue d’une manière ravissante. » Ils s’approchaient toujours ; le prince pensait en lui-même qu’il voudrait bien que la Pomme chantât quelque chose qui convînt à la situation où il était : en même temps il entendit ces paroles :

L’amour peut surmonter le cœur le plus rebelle,

Ne cessez point d’être amoureux.

Vous qui suivez les lois d’une beauté cruelle,

Aimez, persévérez, et vous serez heureux.

« Ha ! s’écria-t-il, répondant à ces vers, quelle charmante prédiction, je puis espérer d’être un jour plus content que je ne le suis ; l’on vient de me l’annoncer. » La Tourterelle ne lui dit rien là-dessus, elle n’était pas née babillarde, et ne parlait que pour les choses indispensablement nécessaires. À mesure qu’il avançait, la beauté de la musique augmentait : et quelque empressement qu’il eût, il était quelquefois si ravi qu’il s’arrêtait, sans pouvoir penser à rien qu’à écouter : mais la vue du terrible dragon qui partit tout d’un coup avec ses douze pieds et plus de cent griffes, les trois têtes et son corps de bronze le retira de cette espèce de léthargie ; il avait senti le prince de fort loin, et l’attendait pour le dévorer comme tous les autres, dont il avait fait des repas excellents : leurs os étaient rangés autour du pommier où était la belle Pomme ; ils s’élevaient si haut qu’on ne pouvait la voir.

L’affreux animal s’avança en bondissant ; il couvr[ai]t la terre d’une écume empoisonnée très dangereuse ; il sortait de sa gueule infernale du feu et des petits dragonneaux qu’il lançait comme des dards dans les yeux et les oreilles des chevaliers errants qui voulaient emporter la Pomme. Mais lorsqu’il vit son effrayante figure, multipliée cent et cent fois dans tous les miroirs du prince, ce fut lui à son tour qui eut peur : il s’arrêta, et regardant fixement le prince chargé de dragons, il ne songea plus qu’à s’enfuir. Chéri s’apercevant de l’heureux effet de son armure, le poursuivit jusqu’à l’entrée d’une profonde caverne où il se précipita pour l’éviter : il en ferma bien vite l’entrée, et se dépêcha de retourner vers la Pomme qui chante.

Après avoir monté par-dessus tous les os qui l’entouraient, il vit ce bel arbre avec admiration ; il était d’ambre, les pommes de topaze, et la plus excellente de toutes, qu’il cherchait avec tant de soins et de périls paraissait au haut, faite d’un seul rubis, avec une couronne de diamants dessus. Le prince transporté de joie de pouvoir donner un trésor si parfait et si rare à Belle Étoile, se hâta de casser la branche d’ambre ; et tout fier de sa bonne fortune, il monta sur son cheval blanc, mais il ne trouva plus la Tourterelle ; dès que ses soins lui furent inutiles, elle s’envola ; sans perdre le temps en regrets superflus, comme il craignait que le dragon dont il entendait les sifflements ne trouvât quelque route pour venir à ces pommes, il retourna avec la sienne vers sa princesse.

Elle avait perdu l’usage de dormir depuis son absence ; elle se reprochait sans cesse son envie d’avoir plus d’esprit que les autres ; elle craignait plus la mort de Chéri que la sienne : « Ha ! malheureuse, s’écriait-elle en poussant de profonds soupirs, fallait-il que j’eusse cette vaine gloire ? Ne me suffisait-il pas de penser et de parler assez bien pour ne faire et ne dire rien d’impertinent ? Je serai punie de mon orgueil, si je perds ce que j’aime : hélas ! continuait-elle, peut-être que les dieux, irrités des sentiments que je ne puis me défendre d’avoir pour Chéri, veulent me l’ôter par une fin tragique. »

Il n’y avait rien que son cœur affligé n’imaginât, quand au milieu de la nuit, elle entendit une musique si merveilleuse, qu’elle ne put s’empêcher de se lever et de se mettre à sa fenêtre pour l’écouter mieux, elle ne savait que s’imaginer. Tantôt elle croyait que c’était Apollon et les Muses, tantôt Vénus, les Grâces et les Amours, la symphonie s’approchait toujours, et toujours Belle Étoile écoutait.

Enfin le prince arriva ; il faisait un grand clair de lune ; il s’arrêta sous le balcon de la princesse, qui s’était retirée, quand elle aperçut de loin un cavalier ; la Pomme chanta aussitôt :

Réveillez-vous belle endormie.

La princesse curieuse regarda promptement qui pouvait chanter si bien, et reconnaissant son cher frère, elle pensa se précipiter de sa fenêtre en bas pour être plus tôt auprès de lui ; elle parla si haut que tout le monde s’étant éveillé, l’on vint ouvrir la porte à Chéri. Il entra avec un empressement que l’on peut assez se figurer. Il tenait dans sa main la branche d’ambre, au bout de laquelle était le merveilleux fruit, et comme il l’avait senti souvent, son esprit était augmenté à tel point, que rien dans le monde ne lui pouvait être comparable.

Belle Étoile courut au-devant de lui avec une grande précipitation : « Pensez-vous que je vous remercie, mon cher frère ? lui dit-elle en pleurant de joie. Non, il n’est point de bien que je n’achète trop cher quand vous vous exposez pour me l’acquérir.

— Et il n’est point de périls, lui dit-il, auxquels je ne veuille toujours me hasarder pour vous donner la plus petite satisfaction. Recevez, Belle Étoile, continua-t-il, recevez ce fruit unique, personne au monde ne le mérite si bien que vous : mais que vous donnera-t-il que vous n’ayez déjà ? » Petit Soleil et son frère vinrent interrompre cette conversation ; ils eurent un sensible plaisir de revoir le prince ; il leur raconta son voyage, et cette relation les mena jusqu’au jour.

La mauvaise Feintise était revenue dans sa petite maison, après avoir entretenu la reine mère de ses projets ; elle avait trop d’inquiétude pour dormir tranquillement : elle entendit le doux chant de la Pomme, que rien dans la nature ne pouvait égaler. Elle ne douta point que la conquête n’en fût faite : elle pleura ; elle gémit ; elle s’égratigna le visage ; elle s’arracha les cheveux ; sa douleur était extrême, car au lieu de faire du mal aux beaux enfants comme elle l’avait projeté, elle leur faisait du bien, quoiqu’il n’entrât que de la perfidie dans ses conseils.

Dès qu’il fut jour elle apprit que le retour du prince n’était que trop vrai, elle retourna chez la reine mère : « Hé bien, lui dit cette princesse, Feintise, m’apportes-tu de bonnes nouvelles, les enfants ont-ils péri ?

— Non, madame, dit-elle en se jetant à ses pieds, mais que Votre Majesté ne s’impatiente point, il me reste des moyens infinis de vous en délivrer.

— Ha ! malheureuse, dit la reine, tu n’es au monde que pour me trahir, tu les épargnes. » La vieille protesta bien le contraire, et quand elle l’eut un peu apaisée, elle s’en revint pour rêver à ce qu’il fallait faire.

Elle laissa passer quelques jours sans paraître, au bout desquels elle épia si bien, qu’elle trouva la princesse seule dans une route de la forêt, qui se promenait, attendant le retour de ses frères. « Le Ciel vous comble de biens, lui dit cette scélérate en l’abordant, charmante Étoile, j’ai appris que vous possédez la Pomme qui chante, certainement, quand cette bonne fortune me serait arrivée, je n’en aurais pas plus de joie ; car il faut avouer que j’ai pour vous une inclination qui m’intéresse dans tous vos avantages : cependant, continua-t-elle, je ne peux m’empêcher de vous donner un nouvel avis.

— Ha ! gardez vos avis, s’écria la princesse en s’éloignant d’elle, quelques biens qu’ils m’apportent, ils ne sauraient me payer l’inquiétude qu’ils m’ont causée.

— L’inquiétude n’est pas un si grand mal, repartit-elle en souriant, il en est de douces et de tendres.

— Taisez-vous, ajouta Belle Étoile, je tremble quand j’y pense.

— Il est vrai, dit la vieille, que vous êtes fort à plaindre, d’être la plus belle et la plus spirituelle fille de l’univers. Je vous en fais mes excuses.

— Encore un coup, répliqua la princesse, je sais suffisamment l’état où l’absence de mon frère m’a réduite.

— Il faut malgré cela que je vous dise, continua Feintise, qu’il vous manque encore le Petit Oiseau Vert qui dit tout, vous seriez informée par lui de votre naissance, des bons ou des mauvais succès de la vie, il n’y a rien de si particulier qu’il ne vous découvrît ; et lorsqu’on dira dans le monde : "Belle Etoile a l’Eau qui danse et la Pomme qui chante", l’on dira en même temps : "Elle n’a pas le Petit Oiseau Vert qui dit tout, et il vaudrait presque autant qu’elle n’eût rien." »

Après avoir débité ainsi ce qu’elle avait dans l’esprit, elle se retira. La princesse triste et rêveuse, commença à soupirer amèrement : « Cette femme a raison, disait-elle, de quoi me servent les avantages que je reçois de l’Eau et de la Pomme, puisque j’ignore d’où je suis, qui sont mes parents, et par quelle fatalité mes frères et moi avons été exposés à la fureur des ondes. Il faut qu’il y ait quelque chose de bien extraordinaire dans notre naissance pour nous abandonner ainsi, et une protection bien évidente du Ciel pour nous avoir sauvés de tant de périls. Quel plaisir n’aurais-je point de connaître mon père et ma mère, de les chérir s’ils sont encore vivants, et d’honorer leur mémoire s’ils sont morts ? » Là-dessus les larmes vinrent avec abondance couvrir ses joues, semblables aux gouttes de la rosée qui paraît le matin sur les lis et sur les roses.

Chéri qui avait toujours plus d’impatience de la voir que les autres, s’était hâté après la chasse de revenir ; il était à pied : son arc pendait négligemment à son côté ; sa main était armée de quelques flèches ; ses cheveux rattachés ensemble ; il avait en cet état un air martial qui plaisait infiniment. Dès que la princesse l’aperçut, elle entra dans une allée sombre, afin qu’il ne vît pas les caractères de douleur qui étaient sur son visage : mais une maîtresse ne s’éloigne pas si vite, qu’un amant bien empressé ne la joigne. Le prince l’aborda ; il eut à peine jeté les yeux sur elle qu’il connut qu’elle avait quelque peine : il s’en inquiète ; il la prie, il la presse de lui en apprendre le sujet, elle s’en défend avec opiniâtreté. Enfin il tourne la pointe d’une de ses flèches contre son cœur : « Vous ne m’aimez point, Belle Étoile, lui dit-il, je n’ai plus qu’à mourir. » La manière dont il lui parlait la jeta dans la dernière alarme, elle n’eut plus la force de lui refuser son secret ; mais elle ne lui dit qu’à condition qu’il ne chercherait de sa vie les moyens de satisfaire le désir qu’elle avait ; il lui promit tout ce qu’elle exigeait, et ne marqua point qu’il voulût entreprendre ce dernier voyage.

Aussitôt qu’elle se fut retirée dans sa chambre et les princes dans les leur, il descendit en bas, tira son cheval de l’écurie, monta dessus, et partit sans en parler à personne. Cette nouvelle jeta la belle famille dans une étrange consternation. Le roi qui ne les pouvait oublier les envoya prier de venir dîner avec lui ; ils répondirent que leur frère venait de s’absenter : qu’ils ne pouvaient avoir de joie ni de repos sans lui, et qu’à son retour ils ne manqueraient pas d’aller au palais. La princesse était inconsolable, l’Eau qui danse et la Pomme qui chante n’avaient plus de charmes pour elle : sans Chéri, rien ne lui était agréable.

Le prince s’en alla, errant par le monde, il demandait à ceux qu’il rencontrait ou il pourrait trouver le Petit Oiseau Vert qui dit tout, la plupart l’ignoraient ; mais il rencontra un vénérable vieillard, qui l’avant fait entrer dans sa maison, voulut bien prendre la peine de regarder sur un globe, qui faisait une partie de son étude et de son divertissement. Il lui dit ensuite qu’il était dans un climat glacé sur la pointe d’un affreux rocher, et il lui enseigna la route qu’il devait tenir. Le prince par reconnaissance lui donna plein un petit sac de grosses perles qui étaient tombées de ses cheveux, et prenant congé de lui, il continua son voyage.

Enfin au lever de l’aurore il aperçut le rocher, fort haut et fort escarpé, et sur le sommet l’Oiseau qui parlait comme un oracle, disant des choses admirables : il comprit qu’avec un peu d’adresse il était aisé de l’attraper, car il ne paraissait point farouche : il allait et venait, sautant légèrement d’une pointe sur l’autre. Le prince descendit de cheval et montant sans bruit malgré l’âpreté de ce mont, il se promettait le plaisir d’en faire un sensible à Belle Étoile-, il se voyait si proche de l’Oiseau Vert qu’il croyait le prendre, lorsque le rocher s’ouvrant tout d’un coup, il tomba dans une spacieuse salle, aussi immobile qu’une statue : il ne pouvait ni remuer ni se plaindre de sa déplorable aventure. Trois cents chevaliers qui l’avaient tentée comme lui étaient au même état ; ils s’entre-regardaient ; c’était la seule chose qui leur était permise.

Le temps semblait si long à Belle Étoile, que ne voyant point revenir son Chéri, elle tomba dangereusement malade. Les médecins connurent bien qu’elle était dévorée par une profonde mélancolie ; ses frères l’aimaient tendrement ; ils lui parlèrent de la cause de son mal : elle leur avoua qu’elle se reprochait nuit et jour l’éloignement de Chéri ; qu’elle sentait bien qu’elle mourrait si elle n’apprenait pas de ses nouvelles ; ils furent touchés de ses larmes, et pour la guérir, Petit Soleil résolut d’aller chercher son frère.

Ce prince partit, il sut en quel lieu était le fameux Oiseau ; il y fut ; il le vit ; il s’en approcha avec les mêmes espérances, et dans ce moment le rocher l’engloutit ; il tomba dans la grande salle ; la première chose qui an-êta ses regards ce fut Chéri : mais il ne put lui parler.

Belle Étoile était un peu convalescente, elle espérait à chaque moment de voir revenir ses deux frères : mais ses espérances étant déçues, son affliction prit de nouvelles forces ; elle ne cessait plus jour et nuit de se plaindre ; elle s’accusait du désastre de ses frères, et le prince Heureux n’ayant pas moins de pitié d’elle que d’inquiétude pour les princes, prit à son tour la résolution de les aller chercher. Il le dit à Belle Étoile ; elle voulut d’abord s’y opposer, mais il répliqua qu’il était bien juste qu’il s’exposât pour trouver les personnes du monde qui lui étaient les plus chères : là-dessus il partit, après avoir fait de tendres adieux à la princesse ; elle resta seule en proie à la plus vive douleur.

Quand Feintise sut que le troisième prince était en chemin, elle se réjouit infiniment ; elle en avertit la reine mère, et lui promit plus fortement que jamais de perdre toute cette infortunée famille : en effet Heureux eut une aventure semblable à Chéri et Petit Soleil ; il trouva le rocher ; il vit le bel Oiseau ; et il tomba comme une statue dans la salle, où il reconnut les princes qu’il cherchait sans pouvoir leur parler ; ils étaient tous arrangés dans des niches de cristal ; ils ne dormaient jamais, ne mangeaient point, et restaient enchantés d’une manière bien triste, car ils avaient seulement la liberté de rêver, et de déplorer leur aventure.

Belle Étoile inconsolable, ne voyant revenir aucun de ses frères, se reprocha d’avoir tardé si longtemps à les suivre. Sans hésiter davantage, elle donna ordre à tous ses gens de l’attendre six mois : mais que si ses frères ou elle ne revenaient pas dans ce temps, ils retournassent apprendre leur mort au corsaire et à sa femme : ensuite elle prit un habit d’homme, trouvant qu’il y avait moins à risquer pour elle ainsi travestie dans son voyage, que si elle était allée en aventurière courir le monde. Feintise la vit partir dessus son beau cheval ; elle se trouva alors comblée de joie, et courut au palais régaler la reine mère de cette bonne nouvelle.

La princesse s’était armée seulement d’un casque dont elle ne levait presque jamais la visière, car sa beauté était si délicate et si parfaite qu’on n’aurait pas cru, comme elle le voulait, qu’elle était un cavalier. La rigueur de l’hiver se faisait ressentir, et le pays où était le Petit Oiseau qui dit tout, ne recevait en aucune saison les heureuses influences du soleil.

Belle Étoile avait un étrange froid, mais rien ne pouvait la rebuter, lorsqu’elle vit une tourterelle qui n’était guère moins blanche et guère moins froide que la neige, laquelle était étendue. Malgré toute son impatience d’arriver au rocher, elle ne voulut pas la laisser mourir, et descendant de cheval, elle la prit entre ses mains, la réchauffa de son haleine, puis la mit dans son sein ; la pauvre petite ne remuait plus. Belle Étoile pensait qu’elle était morte, elle y avait regret ; elle la retira, et la regardant, elle lui dit, comme si elle eût pu l’entendre : « Que ferai-je bien, aimable tourterelle, pour te sauver la vie ?

— Belle Étoile, répondit la bestiole, un doux baiser de votre bouche peut achever ce que vous avez si charitablement commencé.

— Non pas un, dit la princesse, mais cent s’il les faut. » Ella la baisa et la Tourterelle reprenant courage, lui dit gaiement : « Je vous connais malgré votre déguisement, sachez que vous entreprenez une chose qui vous serait impossible sans mon secours ; faites donc ce que je vais vous conseiller. Dès que vous serez arrivée au rocher, au lieu de chercher le moyen d’y monter, arrêtez-vous au pied, et commencez la plus belle chanson et la plus mélodieuse que vous sachiez, l’Oiseau Vert qui dit tout vous écoutera et remarquera d’où vient cette voix ; ensuite vous feindrez de vous endormir, je resterai auprès de vous ; quand il me verra, il descendra de la pointe du rocher pour me becqueter : c’est dans ce moment que vous le pourrez prendre. »

La princesse ravie de cette espérance arriva presque aussitôt au rocher, elle reconnut les chevaux de ses frères qui broutaient l’herbe : cette vue renouvela toutes ses douleurs ; elle s’assit et pleura longtemps amèrement. Mais le Petit Oiseau Vert disait de si belles choses et si consolantes pour les malheureux, qu’il n’y avait point de cœur affligé qu’il ne réjouît ; de sorte qu’elle essuya ses larmes, et se mit à chanter si haut et si bien, que les princes au fond de leur salle enchantée eurent le plaisir de l’entendre.

Ce fut le premier moment où ils sentirent quelque espérance. Le Petit Oiseau Vert qui dit tout écoutait et regardait d’où venait cette voix ; il aperçut la princesse qui avait ôté son casque pour dormir plus commodément et la tourterelle qui voltigeait autour d’elle : à cette vue il descendit doucement et vint la becqueter, mais il ne lui avait pas arraché trois plumes, qu’il était déjà pris.

« Ha ! que me voulez-vous ? lui dit-il. Que vous ai-je fait pour venir de si loin me rendre malheureux ? Accordez-moi ma liberté, je vous en conjure ; voyez ce que vous souhaitez en échange, il n’y a rien que je ne fasse.

— Je désire, lui dit Belle Étoile, que tu me rendes mes trois frères, je ne sais où ils sont : mais leurs chevaux qui paissent près de ce rocher, me font connaître que tu les retiens en quelque lieu.

— J’ai sous l’aile gauche une plume incarnate, arrachez-la, lui dit-il, servez-vous-en pour toucher le rocher. » La princesse fut diligente à ce qu’il lui avait commandé, en même temps elle vit des éclairs et elle entendit un bruit de vents et de tonnerres mêlés ensemble, qui lui firent une peur extrême ; malgré sa frayeur, elle tint toujours l’Oiseau Vert, craignant qu’il ne lui échappât : elle toucha encore le rocher avec la plume incarnate, et la troisième fois, il se fendit depuis le sommet jusqu’au pied ; elle entra d’un air victorieux dans la salle où les trois princes étaient avec beaucoup d’autres : elle courut vers Chéri ; il ne la reconnaissait point avec son habit et son casque, et puis l’enchantement n’était pas encore fini, de sorte qu’il ne pouvait ni parler ni agir. La princesse qui s’en aperçut fit de nouvelles questions à l’oiseau vert, auxquelles il répondit qu’il fallait avec la plume incarnate frotter les yeux et la bouche de tous ceux qu’elle voudrait désenchanter : elle rendit ce bon office à plusieurs rois, à plusieurs souverains, et particulièrement à nos trois princes.

Touchés d’un si grand bienfait, ils se jetèrent tous à ses genoux le nommant le libérateur des rois. Elle s’aperçut alors que ses frères, trompés par son habit, ne la reconnaissaient point ; elle ôta promptement son casque, elle tendit les bras, les embrassant cent fois, et demanda aux autres princes, avec beaucoup de civilité, qui ils étaient. Chacun lui dit son aventure particulière, et tous s’offrirent à l’accompagner partout où elle voudrait aller. Elle répondit, qu’encore que les lois de la chevalerie pussent lui donner quelque droit sur la liberté qu’elle venait de leur rendre, elle ne prétendait point s’en prévaloir. Là-dessus elle se retira avec les princes, pour se rendre compte les uns aux autres, de ce qui leur était arrivé depuis leur séparation.

Le petit oiseau vert qui dit tout les interrompit, pour prier Belle-Etoile de lui accorder sa liberté ; elle chercha aussitôt la tourte- relle, afin de lui en demander avis, mais elle ne la trouva plus. Elle répondit à l’oiseau qu’il lui avait coûté trop de peines et d’inquiétudes pour jouir si peu de sa conquête. Ils mon tèrent tous quatre à cheval, et laissèrent les empereurs et les rois à pied : car depuis deux ou trois cents ans qu’ils étaient là, leurs équi pages avaient péri.

La reine-mère, débarrassée de toute l’in quiétude que lui avait causée le retour des beaux enfans, renouvela sés instances auprès du roi pour le faire remarier, et l’importuna si fort, qu’elle lui fit choisir une princesse de ses parentes. Et comme il fallait casser le mariage de la pauvre reine Blondine, qui était toujours demeurée auprès de sa mère, à leur petite maison de campagne, avec les trois chiens qu’elle avait nommés Chagrin, Mouron et Douleur, à cause de tous les ennuis qu’ils lui avaient causés, la reine-mère l’envoya querir. Elle monta en ca rosse et prit les doguins, étant vêtue de noir, avec un long voile qui tombait jusqu’à ses pieds. En cet état, elle parut plus belle que l’astre du jour, quoiqu’elle fût devenue maigre et pâle ; car elle ne dormait point et ne mangeait que par complaisance pour sa mère. Tout le monde en avait grand’pitié ; le roi en fut si attendri, qu’il n’osait jeter les yeux sur elle. Mais quand il pensait qu’il ccurait risque de n’avoir point d’autres héritiers que des doguins, il consentait à tout.

Le jour étant pris pour la noce, la reine mère, priée par l’amiral Rousse, qui haïssait toujours son infortunée sœur, dit qu’elle voulait que la reine Blondine parût à la fête. Tout était préparé pour la faire grande et somptueusse, et comme le roi n’était pas fâché que les étrangers vissent sa magnificence il ordonna à son premier écuyer d’aller chez les beaux enfans les convier à venir, et lui commanda qu’en cas qu’ils ne fussent pas encore venus, il laissât de bons ordres, afin qu’on les avertit à leur retour.

Le premier écuyer les alla chercher et ne les trouva point ; mais sachant le plaisir que le roi aurait de les voir, il laissa un de ses gentilshommes pour les attendre, afin de les amener sans aucun retardement. Cet heureux jour venu, qui était celui du grand banquet, Belle-Etoile et les trois princes arrivèrent ; le gentilhomme leur apprit l’histoire du roi, comme il avait autrefois épousé une pauvre fille parfaitement belle et sage, qui avait eu le malheur d’accoucher de trois chiens ; qu’il l’avait chassée pour ne la plus voir ; que cependant il l’aimait tant qu’il avait passé quinze ans sans vouloir écouter aucunes propositions de mariage ; que la reine mère et ses sujets l’ayant fortement pressé, il s’était résolu à épouser une princesse de la cour, et qu’il fallait promptement y venir, pour assister à toute la cérémonie.

En même temps Belle-Etoile prit une robe de velours couleur de rose, toute garnie de diamans brillans ; elle laissa tomber ses cheveux par grosses boucles sur ses épaules ; ils étaient renoués de rubans ; l’étoile qu’elle avait sur le front jetait beaucoup de lumière, et la chaîne d’or qui tournait autour de son cou sans qu’on la pût ôter, semblait être d’un métal plus précieux que l’or même. Enfin, jamais rien de si beau ne parut aux yeux des mortels. Ses frères n’étaient pas moins bien : entre autres, le prince Chéri avait quelque chose qui ledistinguait très-avantageusement. Ils montèrent tous quatre dans un chariot d’ébène et d’ivoire, dont le dedans était de drap d’or avec des carreaux demême, brodés de pierreries : douze chevaux blancs le traînaient : le reste de leur équipage était incompara ble. Lorsque Belle —Etoile et ses frères parurent, le roi ravi les vint recevoir avec toute sa cour au haut de l’escalier. La pomme qui chante se faisait entendre d’une manière merveilleuse ; l’eau qui danse, dansait ; et le petit oiseau qui dit tout, parlait mieux que les oracles. Ils se baisse rent tous quatre jusqu’aux genoux du roi, et lui prenant lamain, ils la baisèrent avec autant de respect que d’affection. Il les embrassa et leur dit : « Je vous suis obligé, aimables étrangers, d’être venus aujourd’hui, votre présence me fait un plaisir sensible. » En achevant ces mots, il entra avec eux dans un grand salon où les musiciens jouaient de toutes sortes d’instruments, et plusieurs tables servies splendidement ne laissaient rien à souhaiter pour la bonne chère.

La reine mère vint, accompagnée de sa future belle-fille, de l’amirale Rousse et de toutes les dames, entre lesquelles on amenait la pauvre reine liée par le cou avec une longe de cuir, et les trois chiens attachés de même. On la fit avancer jusqu’au milieu du salon, où était un chaudron plein d’os et de mauvaise viande que la reine mère avait ordonnée pour leur dîner.

Quand Belle Étoile et les princes la virent si malheureuse, bien qu’ils ne la connussent point, les larmes leur vinrent aux yeux ; soit que la révolution des grandeurs du monde les touchât, ou qu’ils fussent émus par la force du sang qui se fait toujours ressentir. Mais que pensa la mauvaise reine d’un retour si peu espéré et si contraire à ses desseins ? Elle jeta un regard furieux sur Feintise, qui aurait voulu voir ouvrir la terre pour s’y précipiter.

Le roi présenta les beaux enfants à sa mère, lui disant mille biens d’eux ; et malgré l’inquiétude dont elle était saisie, elle ne laissa pas de leur parler avec un air riant, et de leur jeter des regards aussi favorables que si elle les eût aimés, car la dissimulation était en usage dès ce temps-là. Le festin se passa fort gaiement, quoique le roi eût une extrême peine de voir manger sa femme avec des doguins, comme la dernière des créatures : mais ayant résolu d’avoir de la complaisance pour sa mère qui l’obligeait à se remarier, il la laissait ordonner de tout.

Sur la fin du repas, le roi adressant la parole à Belle Étoile : « Je sais, lui dit-il, que vous êtes en possession de trois trésors qui sont incomparables, je vous en félicite, et je vous prie de nous raconter ce qu’il a fallu faire pour les conquérir.

— Sire, dit-elle, je vous obéirai avec plaisir. L’on m’avait dit que l’Eau qui danse me rendrait belle, et que la Pomme qui chante me donnerait de l’esprit : j’ai souhaité de les avoir par ces deux raisons. À l’égard du Petit Oiseau Vert qui dit tout, j’en ai eu une autre. C’est que nous ne savons rien de notre fatale naissance ; nous sommes des enfants abandonnés de nos proches, qui n’en connaissons aucun. J’ai espéré que ce merveilleux Oiseau nous éclaircirait sur une chose qui nous occupe jour et nuit.

— À juger de votre naissance par vous, répliqua le roi, elle doit être des plus illustres : mais parlez sincèrement : qui êtes-vous ?

— Sire, dit-elle, mes frères et moi avons différé de l’interroger jusqu’à notre retour, en arrivant nous avons reçu vos ordres pour venir à vos noces : tout ce que j’ai pu faire, ç’a été de vous apporter ces trois raretés pour vous divertir.

« J’en suis très aise, s’écria le roi, ne différons pas une chose si agréable.

— Vous vous amusez à toutes les bagatelles qu’on vous propose, dit la reine mère en colère, voilà de plaisants marmousets avec leurs raretés : en vérité le nom seul fait assez connaître que rien n’est plus ridicule. Fi, fi, je ne veux pas que des petits étrangers, apparemment de la lie du peuple, aient l’avantage d’abuser de votre crédulité ; tout cela consiste en quelque tour de gibecière et de gobelets ; et sans vous, ils n’auraient pas l’honneur d’être assis à ma table. »

Belle Étoile et ses frères entendant un discours si désobligeant ne savaient que devenir : leur visage était couvert de confusion et de désespoir, d’essuyer un tel affront devant toute cette grande Cour. Mais le roi ayant répondu à sa mère que son procédé l’outrait, pria les beaux enfants de ne s’en point chagriner, et leur tendit la main en signe d’amitié. Belle Etoile prit un bassin de cristal de roche, dans lequel elle versa toute l’Eau qui danse on vit aussitôt que cette Eau s’agitait ; sautait en cadence ; allait et venait ; s’élevait comme une petite mer irritée : changeait de mille couleurs et faisait aller le bassin de cristal le long de la table du roi, puis il s’en élança tout d’un coup quelques gouttes sur le visage du Premier Écuyer, à qui les enfants avaient de l’obligation ; c’était un homme d’un mérite rare, mais sa laideur ne l’était pas moins, et il avait même perdu un œil. Dès que l’Eau l’eut touché il devint si beau qu’on ne le reconnaissait plus, et son œil se trouva guéri. Le roi qui l’aimait chèrement, eut autant de joie de cette aventure que la reine mère en ressentit de déplaisir, car elle ne pouvait entendre les applaudissements qu’on donnait aux princes. Après que le grand bruit fut cessé, Belle Etoile mit sur l’Eau qui danse la Pomme qui chante, faite d’un seul rubis, couronné de diamants, avec sa branche d’ambre : elle commença un concert si mélodieux, que cent musiciens se seraient fait moins entendre ; cela ravit le roi et toute la Cour ; et l’on ne sortait point d’admiration quand Belle Étoile tira de son manchon une petite cage d’or d’un travail merveilleux où était l’Oiseau Vert qui dit tout : il ne se nourrissait que de poudre de diamants, et ne buvait que de l’eau de perles distillées. Elle le prit bien délicatement et le posa sur la Pomme, qui se tut par respect, afin de lui donner le temps Lie parler : il avait ses plumes d’une si grande délicatesse, qu’elles s’agitaient quand on fermait les yeux et qu’on les rouvrait proche de lui : elles étaient de toutes les nuances de vert que l’on peut imaginer : il s’adressa au roi, et lui demanda ce qu’il voulait savoir. « Nous souhaitons tous d’apprendre, répliqua le roi, qui est cette belle fille et ces trois cavaliers. — Ô roi, répondit l’Oiseau Vert avec une voix forte et intelligible, elle est ta fille, et deux de ces princes sont tes fils : le troisième appelé Chéri est ton neveu. » Là-dessus il raconta avec une éloquence incomparable toute l’histoire, sans négliger la moindre circonstance.

Le roi fondait en larmes, et la reine affligée, qui avait quitté son chaudron, ses os et ses chiens, s’était approchée doucement, elle pleurait de joie et d’amour pour son mari et pour ses enfants : car pouvait-elle douter de la vérité de cette histoire, quand elle leur voyait toutes les marques qui pouvaient les faire reconnaître ? Les trois princes et Belle Étoile se levèrent à la fin de leur histoire : ils vinrent se jeter aux pieds du roi ; ils embrassaient ses genoux : ils baisaient ses mains ; il leur tendait les bras : il les serrait contre son cour : l’on n’entendait que des soupirs, des « hélas », des cris de joie. Le roi se leva, et voyant la reine sa femme qui demeurait toujours craintive proche de la muraille d’Un air humilié, il alla à elle, et lui faisant mille caresses, il lui présenta lui-même un fauteuil auprès du sien, et l’obligea de s’y asseoir.

Ses enfants lui baisèrent mille fois les pieds et les mains ; jamais spectacle n’a été plus tendre ni plus touchant ; chacun pleurait en son particulier, et levait les mains et les yeux au Ciel pour lui rendre grâce d’avoir permis que des choses si importantes et si obscures fussent connues. Le roi remercia la princesse qu’il avait eu dessein d’épouser, il lui laissa une grande quantité de pierreries. Mais à l’égard de la reine mère, de l’amirale et de Feintise, que n’aurait-il pas fait contre elles, s’il n’avait écouté que son ressentiment ? Le tonnerre de sa colère commençait à gronder lorsque la généreuse reine, ses enfants et Chéri le conjurèrent de s’apaiser, et de vouloir rendre contre elles un jugement plus exemplaire que rigoureux : il fit enfermer la reine mère dans une tour, mais pour l’amirale et Feintise, on les jeta ensemble dans le fond d’un cachot noir et humide, où elles ne mangeaient qu’avec les trois doguins Chagrin, Mouron et Douleur, lesquels ne voyant plus leur bonne maîtresse, mordaient celles-ci à tous moments : elles y finirent leur vie, qui fut assez longue pour leur donner le temps de se repentir de tous leurs crimes.

Dès que la reine mère, l’amirale Rousse et Feintise eurent été amenées chacune dans le lieu que le roi avait ordonné, les musiciens recommencèrent à chanter et à jouer des instruments. La joie était sans pareille : Belle Étoile et Chéri en ressentaient plus que tout le reste du monde ensemble : ils se voyaient à la veille d’être heureux. En effet, le roi trouvant son neveu le plus beau et le plus spirituel de toute sa Cour, lui dit qu’il ne voulait pas qu’un si grand jour se passât sans faire des noces et qu’il lui accordait sa fille. Le prince transporté de joie se jeta à ses pieds. Belle Etoile ne témoigna guère moins de satisfaction.

Mais il était bien juste que la vieille princesse, qui vivait dans la solitude depuis tant d’années, la quittât pour venir partager l’allégresse publique. Cette même petite fée qui était venue dîner chez elle et qu’elle reçut si bien, y entra tout d’un coup, pour lui raconter ce qui se passait à la Cour : « Allons-y, continua-t-elle ; je vous apprendrai pendant le chemin les soins que j’ai pris de votre famille. » La princesse reconnaissante monta dans son chariot ; il était brillant d’or et d’azur, précédé par des instruments de guerre, et suivi de six cents gardes du corps, qui paraissaient de grands seigneurs. Elle raconta à la princesse toute l’histoire de ses petits-fils, et lui dit qu’elle ne les avait point abandonnés, que sous la forme d’une sirène, sous celle d’une tourterelle, enfin de mille manières, elle les avait protégés : « Vous voyez, ajouta la fée, qu’un bienfait n’est jamais perdu. »

La bonne princesse voulait à tous moments baiser ses mains pour lui marquer sa reconnaissance, elle ne trouvait point de termes qui ne fussent au-dessous de sa joie. Enfin elles arrivèrent. Le roi les reçut avec mille témoignages d’amitié. La reine Blondine et les beaux enfants s’empressèrent, comme on le peut croire, à témoigner de l’amitié à cette illustre dame ; et lorsqu’ils surent ce que la fée avait fait en leur faveur, et qu’elle était la gracieuse tourterelle qui les avait guidés, il ne se peut rien ajouter à tout ce qu’ils lui dirent. Pour achever de combler le roi de satisfaction, elle lui apprit que sa belle-mère, qu’il avait toujours prise pour une pauvre paysanne, était née princesse souveraine. C’était peut-être la seule chose qui manquait au bonheur de ce monarque. La fête s’acheva par le mariage de la princesse Belle Étoile avec le prince Chéri. L’on envoya quérir le corsaire et sa femme, pour les récompenser encore de la noble éducation qu’ils avaient donnée aux beaux enfants. Enfin après de longues peines, tout le monde fut satisfait.

Quand Truitonne aspirait à l’hymen de Charmant,
Et que sans avoir su lui plaire,
Elle voulait former ce triste engagement.
Que la mort seule peut défaire,
Qu’elle était imprudente, hélas !
Sans doute elle ignorait qu’un pareil mariage
Devient un funeste esclavage,
Si l’amour ne le forme pas.
Je trouve que Charmant fut sage.
 À mon sens il vaut beaucoup mieux
Être oiseau bleu, corbeau, devenir hibou même,
Que d’éprouver la peine extrême
D’avoir ce que l’on hait toujours devant les yeux.
En ces sortes d’hymens notre siècle est fertile.
Les hymens seraient plus heureux
Si l’on trouvait encore quelqu’enchanteur habile
Qui voulût s’opposer à ces coupables nœuds,
Et ne jamais souffrir que l’hyménée unisse
Par intérêt ou par caprice,
Deux cœurs infortunés, s’ils ne s’aiment tous deux.

Madame d'Aulnoy, L’Oiseau Bleu dans Contes des fées, Corbet, Ainé, 1825, p. Ill.-110.

Site fr.wikisource.org, consulté le 9 février 2026 :

https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_des_f%C3%A9es_(Aulnoy,_1825)/L%E2%80%99Oiseau_bleu

Couverture : « Florine ayant perdu tout espoir d’épouser le prince Charmant ressentit une si grande douleur qu’elle en pleurait jour et nuit. – Un soir s’étant mise à la fenêtre elle vit paraître un charmant oiseau bleu qui voltigeait près d’elle et qui revint plusieurs nuits de suite pour lui apporter les plus beaux bijoux. »

Un oiseau offre à Florine des bijoux, illustration pour L’Oiseau bleu dans Contes des Fées (1697) de Marie-Catherine d'Aulnoy, gravure sur bois, bois de fil, couleurs au pochoir, Pellerin & Cie à Épinal, 1860.

Site fr.wikisource.org, consulté le 29 mars 2026 :

https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Oiseau_bleu_(Imagerie_d%E2%80%99%C3%89pinal_%E2%80%94_Contes_des_F%C3%A9es_1860)

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