Les Enfants égarés

Au temps jadis, il y avait au village de Gargeac un homme et une femme qui étaient mariés ; le mari s’appelait Jacques et la femme Toinon. Tous deux étaient fort avares ; mais surtout la femme ; elle était si avare, si avare, qu’elle aurait tondu un œuf.

Ils avaient deux enfants, un garçon et une fille ; ils avaient beaucoup à souffrir à cause de l’avarice de leurs parents ; mais ils étaient si sages et s’aimaient tant, que jamais on ne les entendait se plaindre.

Le garçon avait douze ans ; il s’appelait Jean et la petite fille, un peu plus jeune que lui, se nommait Jeannette.

Jacques et Toinon trouvaient que leurs enfants leur causaient de la dépense, et ils résolurent de les perdre dans la forêt. La mère disait à son mari :

« Je les conduirai au milieu des bois en leur commandant de ramasser des branches mortes ; quand ils seront bien occupés, je les laisserai tout seuls, et nous en serons débarrassés, car le loup les mangera quand il fera nuit. »

Le lendemain dès qu’il fit jour, la femme dit à Jean et Jeannette de se lever : elle les emmena dans la forêt, et elle leur dit de ramasser des branches sèches. Quand elle les vit bien occupés, elle se sauva. Lorsque Jean et Jeannette se virent seuls, ils se mirent à appeler « maman ! » mais quand ils s’aperçurent qu’elle ne leur répondait pas, ils se mirent à pleurer, puis ils essayèrent de retrouver leur chemin ; mais ils ne purent parvenir à sortir de la forêt.

Jeannette dit à son frère :

« Jean, monte au haut d’un arbre, tu verras peut-être une maison. » Jean grimpa dans un arbre, et lorsqu’il fut arrivé au milieu, sa sœur lui cria :

« Ne vois-tu rien, petit frère ? »

« Non, petite sœur, je ne vois que les branches de la forêt. »

« Monte encore plus haut ; tu verras peut-être une maison. »

Jean grimpa encore quelques branches.

« Ne vois-tu rien, petit frère ? »

« Non, petite sœur, je ne vois que les branches vertes de la forêt. »

« Monte un peu plus haut, tu verras peut-être une maison. »

Jean monta encore, et il ne s’arrêta que sur la dernière branche.

« Ne vois-tu rien, petit frère ? »

« Si, petite sœur, je vois tout au loin deux maisons, l’une blanche et l’autre rouge. A laquelle irons-nous ? »

« A la maison rouge, répondit Jeannette, car c’est la plus belle. »

Jean descendit de son arbre et les deux enfants se dirigèrent du côté de la maison rouge. Ils frappèrent à la porte, et une femme, grande et forte comme un homme, vint leur ouvrir.

« Qui êtes-vous ? » leur dit-elle.

« Des petits enfants égarés dans la forêt, et nous avons bien peur du loup. »

« Entrez, leur dit-elle ; je vais vous cacher ; surtout ne faites pas de bruit, parce que mon mari est méchant, et il vous mangerait. »

Elle les cacha de son mieux ; mais le diable, qui était le mari de la femme, sentit l’odeur de chrétien, et il les découvrit. Il battit même sa femme, parce qu’elle ne lui avait pas raconté qu’elle avait recueilli les enfants. Il prit Jean dans sa main, et voyant qu’il était maigre, il décida qu’on le mettrait à s’engraisser, et que quand il serait assez gras on le tuerait.

Il l’enferma dans une petite étable, et sa petite sœur, qui était devenue la petite servante de la maison, apportait à manger à son petit frère.

Le diable était trop gros pour entrer dans l’étable où Jean était enfermé ; au bout de quelques jours, il commanda à Jeannette de couper le bout du petit doigt à son frère et de le lui apporter, pour voir s’il était assez gras pour être mangé. Jeannette prit un rat, lui coupa la queue et en apporta un bout au diable en lui disant que c’était le doigt de son frère.

« Ah ! Dit le diable. Il est encore trop maigre. »

Quelque temps après, il commanda de couper un autre morceau du petit doigt pour savoir si Jean avait engraissé. Jeannette lui présenta une autre queue de rat, et cette fois il le trouva encore trop maigre.

Une troisième fois, le diable demanda un morceau de doigt ; Jeannette lui donna encore la queue du rat ; mais le diable s’aperçut qu’on le trompait. Il mit la main dans l’étable et en attira Jean, qu’il trouva assez gras pour être mangé. Il prépara le chevalet sur lequel il voulait le saigner, et il alla faire une promenade, après avoir recommandé à sa femme de veiller sur Jean, et surtout sur Jeannette, dont il se défiait.

La femme du diable se saoula et se mit à dormir ; Jeannette alla ouvrir la porte de l’étable aux petits cochons ; elle en fit sortir Jean, et fit mine de ne pas savoir comme il fallait le lier sur le chevalet.

« Es-tu bête ! Lui dit la femme du diable. Voici comment on fait. »

Et elle se mit sur le chevalet. Jean l’attacha dessus et lui coupa le cou. Ensuite ils prirent l’or et l’argent du diable, et s’enfuirent avec son cheval et sa voiture.

Quand le diable revint, il trouva sa femme attachée sur le chevalet, et sa tête coupée était à côté d’elle. Il alla à l’étable aux petits cochons et ne retrouva ni Jean, ni Jeannette, ni son cheval ni sa voiture. Il se mit à la recherche des deux enfants, et il rencontra au bout de quelque temps un laboureur auquel il dit :

Vous n’avez pas vu Jean, Jeannette,

Ma charrette,

Mon cheval rouge et mon cheval blanc,

Couvert d’or et d’argent ? 

« Que dites-vous, monsieur ? Que je ne laboure pas bien. »

« Mais non, bigre de bête. »

Tu n’as pas vu passer, etc.

« Non, monsieur. »

Un peu plus loin, le diable rencontra un berger qui gardait ses moutons :

Vous n’avez pas vu Jean, Jeannette ?, etc.

« Vous dites que mon chien n’aboie pas bien : Dzapo, Labri, dzappe (Labri, aboie).

I. N’avez pas vi passa Dzan, Dzannette, Ma carette, Ma cabale roudze et ma cabale blanque, Cata d’or et d’argent ?

Le chien se mit à aboyer après le diable, comme s’il voulait le mordre.

« Bigre de bête, s’écria le diable, je ne parle pas de ton chien. »

N’as-tu pas vu Jean, Jeannette ?, etc.

« Non, monsieur. »

Le diable alla encore plus loin, et il arriva au bord d’une rivière où des femmes lavaient.

Vous n’avez pas vu Jean, Jeannette ?, etc.

« Que dites-vous ? Demanda une des lavandières. Que je ne bats pas le linge comme il faut ? »

Et elle se mit à frapper sur sa pierre de toute sa force.

« Non, sotte lavandière, je te demande Si tu n’as pas vu Jean, Jeannette ?, etc.

« Si, monsieur, dit une des femmes, nous avons vu passer un beau monsieur et une belle demoiselle avec un beau carrosse à deux chevaux. »

« De quel côté ? »

« Sur la rivière. »

Mais il n’y avait pas de pont, et le diable se désolait de ne pouvoir la traverser. Une des lavandières dit aux autres :

« Nous avons affaire au diable ; il faut lui jouer un tour. »

Elle lui proposa de se laisser couper les cheveux et de faire avec un pont pour passer la rivière. Le diable se laissa faire et les cheveux s’allongèrent de manière à faire un pont. Mais quand il fut au milieu de la rivière, elles laissèrent les cheveux tomber, le diable fit « klouk ! » dans l’eau, et il se noya.

Les lavandières allèrent raconter à Jean et à Jeannette qui étaient retournés chez leurs parents que le diable s’était noyé.

Jean et Jeannette enrichirent leurs parents, et tout le monde fut heureux.

Il faut être bon pour ses parents, même quand ils ont été méchants pour les enfants.

La nuit venait,

Le coq chantait

Et le conte s’achevait.

La nèu vingué,

Lou dzai tsanté,

Et lou conte tsabé.


Antoinette Bon, Revue des Traditions populaires, tome II, p. 196. III.

                                                                                Commentaire de Paul Sébillot

* * Ici il y a la fusion assez bien opérée de deux thèmes : celui des enfants égarés qui trouvent asile chez un ogre ou un diable anthropophage, et celui de la poursuite des fugitifs par l’ogre ou le diable, dont il existe en France un grand nombre de versions, avec des métamorphoses variées. Ordinairement la poursuite est retardée par le jet d’objets qui se transforment en obstacles, ou par les métamorphoses successives des personnages poursuivis. Il est probable qu’il en était ainsi jadis dans le conte auvergnat, et que les diverses réponses étaient faites par les enfants qui s’étaient transformés. (Cf. Cosquin, t. II, p. 27.) Dans un conte du Poitou, la Sainte Vierge qui lave à un ruisseau, après avoir fait passer l’eau sur un drap à deux enfants poursuivis aussi par le diable, jette à l’eau celui-ci qui voulait passer sur le drap (L. Pineau, Contes du Poitou, p. 125). Le même épisode se retrouve dans un autre conte, p. 139, où comme dans le récit auvergnat, il y a aussi deux enfants égarés et poursuivis. Dans un conte normand (H. Carnot, Contes français, p. 175), deux enfants égarés voient aussi une lumière et vont se réfugier dans le château du diable, où une femme les recueille ; elle donne à manger de l’agneau au diable, puis les met dans un tonneau, en leur disant de présenter une queue de rat au diable s’il venait pour les tâter ; il est pris à la ruse et les enfants se sauvent.


Paul Sébillot, Les Enfants égarés (Cantal)(III) dans Les littératures populaires de toutes les nations (Traditions, légendes, contes, chansons, proverbes, devinettes, superstitions), Littérature orale de l'Auvergne, J. Maisonneuve, Paris, 1898, tome XXXV, première partie, p. 33-42.

Site archive.org, consulté le 23 juillet 2026 : https://archive.org/details/leslittratures35pariuoft/page/32/mode/2up

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