Le Cœur innombrable (1901)
Anna de Noailles
LE PAYS
Ma France, quand on a nourri son cœur latin
Du lait de votre Gaule,
Quand on a pris sa vie en vous comme le thym
La fougère et le saule,
Quand on a bien aimé vos forêts et vos eaux,
L’odeur de vos feuillages,
La couleur de vos jours, le chant de vos oiseaux,
Dès l’aube de son âge.
Quand amoureux du goût de vos bonnes saisons
Chaudes comme la laine,
On a fixé son âme et bâti sa maison
Au bord de votre Seine,
Quand on n’a jamais vu se lever le soleil
Ni la lune renaître
Ailleurs que sur vos champs, que sur vos blés vermeils,
Vos chênes et vos hêtres,
Quand jaloux de goûter le vin de vos pressoirs,
Vos fruits et vos châtaignes,
On a bien médité dans la paix de vos soirs
Les livres de Montaigne,
Quand pendant vos étés luisants, où les lézards
Sont verts comme des fèves
On a senti fleurir les chansons de Ronsard
Au jardin de son rêve,
Quand on a respiré les automnes sereins
Où coulent vos résines,
Quand on a senti vivre et pleurer dans son sein
Le cœur de Jean Racine,
Quand votre nom, miroir de toute vérité,
Émeut comme un visage,
Alors on a conclu avec votre beauté
Un si fort mariage
Que l’on ne sait plus bien, quand l’azur de votre œil
Sur le monde flamboie,
Si c’est dans sa tendresse ou bien dans son orgueil
Qu’on a le plus de joie…
L’OFFRANDE À LA NATURE
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.
La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.
J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.
Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.
Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon cœur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.
Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au cœur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.
Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature,
Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…
LE BAISER
Couples fervents et doux, ô troupe printanière !
Aimez au gré des jours.
— Tout, l’ombre, la chanson, le parfum, la lumière
Noue et dénoue l’amour.
Épuisez, cependant que vous êtes fidèles,
La chaude déraison,
Vous ne garderez pas vos amours éternelles
Jusqu’à l’autre saison.
Le vent qui vient mêler ou disjoindre les branches
A de moins brusques bonds
Que le désir qui fait que les êtres se penchent
L’un vers l’autre et s’en vont.
Les frôlements légers des eaux et de la terre,
Les blés qui vont mûrir,
La douleur et la mort sont moins involontaires
Que le choix du désir.
Joyeux, dans les jardins où l’été vert s’étale
Vous passez en riant,
Mais les doigts enlacés, ainsi que des pétales
Iront se défeuillant.
Les yeux dont les regards dansent comme une abeille
Et tissent des rayons,
Ne se transmettront plus d’une ferveur pareille
Le miel et l’aiguillon,
Les cœurs ne prendront plus comme deux tourterelles
L’harmonieux essor,
Vos âmes, âprement, vont s’apaiser entre elles,
C’est l’amour et la mort…
LE VERGER
Dans le jardin, sucré d’œillets et d’aromates,
Lorsque l’aube a mouillé le serpolet touffu,
Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
Chancellent, de rosée et de sève pourvus,
Je viendrai, sous l’azur et la brume flottante,
Ivre du temps vivace et du jour retrouvé,
Mon cœur se dressera comme le coq qui chante
Insatiablement vers le soleil levé.
L’air chaud sera laiteux sur toute la verdure,
Sur l’effort généreux et prudent des semis,
Sur la salade vive et le buis des bordures,
Sur la cosse qui gonfle et qui s’ouvre à demi ;
La terre labourée où mûrissent les graines
Ondulera, joyeuse et douce, à petits flots,
Heureuse de sentir dans sa chair souterraine
Le destin de la vigne et du froment enclos.
Des brugnons roussiront sur leurs feuilles, collées
Au mur où le soleil s’écrase chaudement ;
La lumière emplira les étroites allées
Sur qui l’ombre des fleurs est comme un vêtement,
Un goût d’éclosion et de choses juteuses
Montera de la courge humide et du melon,
Midi fera flamber l’herbe silencieuse,
Le jour sera tranquille, inépuisable et long.
Et la maison, avec sa toiture d’ardoises,
Laissant sa porte sombre et ses volets ouverts,
Respirera l’odeur des coings et des framboises
Éparse lourdement autour des buissons verts ;
Mon cœur, indifférent et doux, aura la pente
Du feuillage flexible et plat des haricots
Sur qui l’eau de la nuit se dépose et serpente
Et coule sans troubler son rêve et son repos.
Je serai libre enfin de crainte et d’amertume,
Lasse comme un jardin sur lequel il a plu,
Calme comme l’étang qui luit dans l’aube et fume,
Je ne souffrirai plus, je ne penserai plus,
Je ne saurai plus rien des choses de ce monde,
Des peines de ma vie et de ma nation,
J’écouterai chanter dans mon âme profonde
L’harmonieuse paix des germinations.
Je n’aurai pas d’orgueil, et je serai pareille,
Dans ma candeur nouvelle et ma simplicité
À mon frère le pampre et ma sœur la groseille
Qui sont la jouissance aimable de l’été,
Je serai si sensible et si jointe à la terre
Que je pourrai penser avoir connu la mort,
Et me mêler, vivante, au reposant mystère
Qui nourrit et fleurit les plantes par les corps.
Et ce sera très bon et très juste de croire
Que mes yeux ondoyants sont à ce lin pareils,
Et que mon cœur, ardent et lourd, est cette poire
Qui mûrit doucement sa pelure au soleil…
EXALTATION
Le goût de l’héroïque et du passionnel
Qui flotte autour des corps, des sons, des foules vives,
Touche avec la brûlure et la saveur du sel
Mon cœur tumultueux et mon âme excessive…
Loin des simples travaux et des soucis amers,
J’aspire hardiment la chaude violence
Qui souffle avec le bruit et l’odeur de la mer,
Je suis l’air matinal d’où s’enfuit le silence ;
L’aurore qui renaît dans l’éblouissement,
La nature, le bois, les houles de la rue
M’emplissent de leurs cris et de leurs mouvements ;
Je suis comme une voile où la brise se rue.
Ah ! vivre ainsi les jours qui mènent au tombeau,
Avoir le cœur gonflé comme le fruit qu’on presse
Et qui laisse couler son arôme et son eau ;
Loger l’espoir fécond et la claire allégresse !
Serrer entre ses bras le monde et ses désirs
Comme un enfant qui tient une bête retorse,
Et qui mordu, saignant, est ivre du plaisir
De sentir contre soi sa chaleur et sa force.
Accoutumer ses yeux, son vouloir et ses mains
À tenter le bonheur que le risque accompagne ;
Habiter le sommet des sentiments humains
Où l’air est âpre et vif comme sur la montagne,
Être ainsi que la lune et le soleil levant
Les hôtes du jour d’or et de la nuit limpide ;
Être le bois touffu qui lutte dans le vent
Et les flots écumeux que l’ouragan dévide !
La joie et la douleur sont de grands compagnons,
Mon âme qui contient leurs battements farouches
Est comme une pelouse où marchent des lions…
J’ai le goût de l’azur et du vent dans la bouche.
Et c’est aussi l’extase et la pleine vigueur
Que de mourir un soir, vivace, inassouvie,
Lorsque le désir est plus large que le cœur
Et le plaisir plus rude et plus fort que la vie…
LE JARDIN ET LA MAISON
Voici l’heure où le pré, les arbres et les fleurs
Dans l’air dolent et doux soupirent leurs odeurs.
Les baies du lierre obscur où l’ombre se recueille
Sentant venir le soir se couchent dans leurs feuilles,
Le jet d’eau du jardin, qui monte et redescend,
Fait dans le bassin clair son bruit rafraîchissant ;
La paisible maison respire au jour qui baisse,
Les petits orangers fleurissant dans leurs caisses
Le feuillage qui boit les vapeurs de l’étang
Lassé des feux du jour s’apaise et se détend,
— Peu à peu la maison entr’ouvre ses fenêtres
Où tout le soir vivant et parfumé pénètre
Et comme elle, penché sur l’horizon, mon cœur
S’emplit d’ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur…
LES SAISONS ET L’AMOUR
Le gazon soleilleux est plein
De campanules violettes,
Le jour las et brûlé halète
Et pend aux ailes des moulins.
La nature, comme une abeille
Est lourde de miel et d’odeur,
Le vent se berce dans les fleurs
Et tout l’été luisant sommeille.
— Ô gaieté claire du matin
Où l’âme simple dans sa course,
Est dansante comme une source
Qu’ombragent des brins de plantain,
De lumineuses araignées
Glissent au long d’un fil vermeil,
Le cœur dévide du soleil
Dans la chaleur d’ombre baignée.
— Ivresse des midis profonds,
Coteaux roux où grimpent des chèvres,
Vertige d’appuyer les lèvres
Au vent qui vient de l’horizon ;
Chaumières debout dans l’espace
Au milieu des seigles ployés,
Ayant des plants de groseilliers
Devant la porte large et basse…
— Soirs lourds où l’air est assoupi
Où la moisson pleine est penchante
Où l’âme, chaude et désirante
Est lasse comme les épis.
Plaisir des aubes de l’automne,
Où, bondissant d’élans naïfs
Le cœur est comme un buisson vif
Dont toutes les feuilles frissonnent !
Nuits molles de désirs humains,
Corps qui pliez comme des saules,
Mains qui s’attachent aux épaules,
Yeux qui pleurent au creux des mains.
— Ô rêves des saisons heureuses
Temps où la lune et le soleil
Écument en rayons vermeils
Au bord des âmes amoureuses…
L’EMPREINTE
Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement
Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.
La mer, abondamment sur le monde étalée,
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.
Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera crier le cri strident de mon désir.
Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur les bords des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.
La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l’air ma persistante ardeur.
Et sur l’abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur.
ÉVA
Vois, la colline est bleue et déjà l’ombre agile
A sur le blanc chemin répandu ses vapeurs,
Les portes des maisons s’éclairent vers la ville,
— Éva, sois sans orgueil, sans prudence et sans peur.
Le soleil tout le jour a brûlé ta fenêtre,
Tes bras étaient oisifs et ton cœur était lourd,
— Voici l’heure ou la force exquise va renaître,
La lune est favorable aux rêveurs de l’amour.
Viens dans le bois feuillu, sous la fraîcheur des branches.
Ô pleureuse irritée et chaude du désir,
La nature infinie et profonde se penche
Sur ceux qui vont s’unir et souffir de plaisir.
Vois : c’est pour la joyeuse et grave défaillance
Que l’air est de rosée et d’odeur embué,
Les phalènes légers qui dansent en silence
S’envolent doucement des buissons remués,
Regarde ; la nature, âpre, auguste, éternelle,
Que n’émeut point l’orgueil et le labeur humains.
Palpite dans la nuit et s’éploie comme une aile
Quand l’être cherche l’être au secret des chemins.
Elle qui ne sait pas si sa vigne et ses pommes
Suffiront aux besoins des travailleurs du jour,
Elle tressaille et rit quand les enfants des hommes
Se pressent dans son ombre aux saisons de l’amour.
— Éva, les sucs, le miel, la sève et les résines
Coulent dans le soir clair pour parfumer ton cœur,
Cède au dessein divin du rêve qui chemine :
Voici l’heure où la fleur s’incline sur la fleur.
Les étoiles aux cieux s’allument une à une,
Les feuillages mouvants se frôlent doucement,
Les vagues de la mer se lèvent vers la lune,
La plainte des oiseaux éclate par moment…
— Éva, entre à ton tour dans la saison heureuse,
Baigne ton cœur aux eaux vivaces du destin,
Accepte sans trembler la lutte harmonieuse,
L’abeille du désir ce soir joue sur le thym ;
Vois, le monde infini te contemple et t’espère,
— Sens-tu fluer vers toi les parfums d’alentour, —
Ton corps est cette nuit profond comme la terre,
Ton cœur s’ouvre, s’élance et pleure : c’est l’amour…
LA JEUNESSE
Tout le plaisir de vivre est tenu dans vos mains
Ô Jeunesse joyeuse, ardente, printanière,
Autour de qui tournoie l’emportement humain
Comme une abeille autour d’une branche fruitière.
Vous courez dans les champs, et le vol d’un pigeon
Fait plus d’ombre que vous sur l’herbe soleilleuse.
Vos yeux sont verdoyants, pareils à deux bourgeons
Vos pieds ont la douceur des feuilles cotonneuses.
Vous habitez le tronc fécond des cerisiers
Qui reposent sur l’air leurs pesantes ramures,
Votre cœur est léger comme un panier d’osier
Plein de pétales vifs, de tiges et de mûres.
C’est par vous que l’air joue et que le matin rit,
Que l’eau laborieuse ou dolente s’éclaire,
Et que les cœurs sont comme un jardin qui fleurit
Avec ses amandiers et ses roses trémières.
C’est par vous que l’on est vivace et glorieux,
Que l’espoir est entier comme la lune ronde,
Et que la bonne odeur du jour d’été joyeux
Pénètre largement la poitrine profonde.
C’est par vous que l’on est incessamment mêlé
À la chaude, odorante et bruyante nature,
Qu’on est fertile ainsi qu’un champ d’orge et de blé
Beau comme le matin et comme la verdure.
Ah ! jeunesse, pourquoi faut-il que vous passiez
Et que nous demeurions pleins d’ennuis et pleins d’âge
Comme un arbre qui vit sans lierre et sans rosier
Qui souffre sur la route et ne fait plus d’ombrage…
LA MORT FERVENTE
Mourir dans la buée ardente de l’été,
Quand parfumé, penchant et lourd comme une grappe
Le cœur que la rumeur de l’air balance et frappe
S’égrène en douloureuse et douce volupté.
Mourir baignant ses mains aux fraîcheurs du feuillage,
Joignant ses yeux aux yeux fleurissants des bois verts,
Se mêlant à l’antique et naissant univers
Ayant en même temps sa jeunesse et son âge.
S’en aller calmement avec la fin du jour ;
Mourir des flèches d’or du tendre crépuscule,
Sentir que l’âme douce et paisible recule
Vers la terre profonde et l’immortel amour.
S’en aller pour goûter en elle ce mystère
D’être l’herbe, le grain, la chaleur et les eaux,
S’endormir dans la plaine aux verdoyants réseaux,
Mourir pour être encor plus proche de la terre…
Ô LUMINEUX MATIN
Ô lumineux matin, jeunesse des journées,
Matin d’or, bourdonnant et vif comme un frelon,
Qui piques chaudement la nature, étonnée
De te revoir après un temps de nuit si long.
Matin, fête de l’herbe et des bonnes rosées,
Rire du vent agile, œil du jour curieux,
Qui regardes les fleurs, par l’ombre reposées
Dans les buissons luisants s’ouvrir comme des yeux.
Heure de bel espoir qui s’ébat dans l’air vierge
Emmêlant les vapeurs, les souffles, les rayons
Où les coteaux herbeux, d’où l’aube blanche émerge,
Sous les trèfles touffus font chanter leurs grillons.
Belle heure où tout mouillé d’avoir bu l’eau vivante
Le frissonnant soleil que la mer a baigné
Éveille brusquement dans les branches mouvantes
Le piaillement joyeux des oiseaux matiniers,
Instant salubre et clair, ô fraîche renaissance,
Gai divertissement des guêpes sur le thym,
— Tu écartes la mort, les ombres, le silence,
L’orage, la fatigue et la peur, cher matin…
L’INQUIET DÉSIR
Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l’âme rapportés.
— Voici le temps de rêve et de douce folie
Où le cœur, que l’odeur du jour vient enivrer,
Se livre au tendre ennui de toujours espérer
L’éclosion soudaine et bonne de la vie.
Le cœur monte et s’ébat dans l’air mol et fleuri.
— Mon cœur, qu’attendez-vous de la chaude journée,
Est-ce le clair réveil de l’enfance étonnée
Qui regarde, s’élance, ouvre les mains et rit.
Est-ce l’essor naïf et bondissant des rêves
Qui se blessaient aux chocs de leur emportement,
Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,
Où l’âme sans effort sentait monter sa sève ?
— Ah ! mon cœur, vous n’aurez plus jamais d’autre bien
Que d’espérer l’Amour et les jeux qui l’escortent,
Et vous savez pourtant le mal que vous apporte
Ce dieu tout irrité des combats dont il vient…
LA CITÉ NATALE
Heureux qui dans sa ville, hôte de sa maison,
Dès le matin joyeux et doré de la vie
Goûte aux mêmes endroits le retour des saisons
Et voit ses matinées d’un calme soir suivies.
Fidèles et naïfs comme de beaux pigeons
La lune et le soleil viennent sur sa demeure,
Et pareille au rosier qui s’accroît de bourgeons
Sa vie douce fleurit aux rayons de chaque heure.
Il va, nouant entre eux les surgeons du destin
Mêlant l’âpre ramure et les plus tôt venues,
Et son cœur ordonné est comme son jardin
Plein de nouvelles fleurs sur l’écorce chenue.
Heureux celui qui sait goûter l’ombre et l’amour
De l’ardente cité à ses coteaux fertiles,
Et qui peut, dans la suite innombrable des jours,
Désaltérer son rêve au fleuve de sa ville…
À LA NUIT
Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune.
Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand cœur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être.
Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille.
Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,
Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,
Vois mon cœur bondissant ivre comme un bateau,
Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile.
Regarde, nuit dont l’œil argente les cailloux,
Ce cœur phosphorescent dont la vive brûlure
Éclairerait ainsi que les yeux des hiboux
L’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre.
Vois mon cœur plus rompu, plus lourd et plus amer
Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes
Lèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de mer
Dans la brume mouillée agile et taciturne.
À ce cœur si rompu, si amer et si lourd,
Accorde le dormir sans songes et sans peines,
Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,
Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…
PAROLES À LA LUNE
La lune, dites-nous si c’est votre plaisir
— Ô lune cajoleuse —
Que les hommes se plient au gré de vos désirs
Comme la mer houleuse.
Est-ce votre vouloir que ceux qui tout le jour
Furent doux et tranquilles
Succombent dans le soir au péché de l’amour
Par les champs et les villes ?
— Les baisers montent-ils vers vous comme de l’eau
Qui se volatilise,
Pour faire à votre front vaniteux, ce halo
Dont sa pâleur s’irise ?
Est-ce pour vous séduire ou vous désennuyer,
Quand vous faites la moue,
Que les hommes s’en vont se pendre ou se noyer,
La lune aux belles joues ?
Brillez-vous pour que ceux qui marchent sans souliers,
Sans joie et sans pécune,
Aient sur les durs chemins des rayons à leurs pieds
Pendant vos clairs de lune ?
Dans les cœurs délaissés, dans les cœurs indigents
Qui battent par le monde,
Vous laissez-vous tomber comme un écu d’argent
Parfois, la lune ronde ?
Ô lune qui le soir venez boire aux étangs
Et vous coucher dans l’herbe,
Quel mal a pu troubler d’un désir haletant
Votre langueur superbe ?
— C’est d’avoir vu le bouc irrévérencieux
Et la chèvre amoureuse
S’unir dans la nuit claire et réveiller les cieux
De leur clameur heureuse.
C’est d’avoir vu Daphnis s’approcher sans détour
De Chloé favorable…
C’est de sentir monter cette odeur de l’amour
Ô lune inviolable !
LA NATURE ET L’HOMME
Nature, je reviens à vous sur toutes choses,
Je vous revois, je vous reprends, je me repose
Comme un promeneur las qui trouve sa maison,
— Je ne veux plus aimer que vos quatre saisons
Qui sont toute la joie et toute l’innocence ;
Nature, rendez-nous les matins de l’enfance ;
La vie était heureuse et pleine de vigueur,
L’air abondant et vif se donnait comme un cœur ;
La route était si grande et pourtant familière.
Au travers des fourrés et des fossés, le lierre
Se traînait pour venir ramper sur le chemin ;
L’herbe fleurie était à la hauteur des mains,
On était près du champ, du sable, des insectes ;
Le buisson de lilas que la rosée humecte
Laissait pleuvoir sur nous ses bourgeons et son eau,
On était un feuillage où chantaient des oiseaux ;
— À force de toucher et d’aimer la verdure
On connaissait très bien toutes les découpures
Des plantes qui luisaient au gazon du jardin.
On était attendri de voir que, sans dédain,
Les arbres supportaient autour des branches torses
Les petites fourmis qui couraient sur l’écorce.
Le bois jetait au loin ses parfums et son bruit ;
Comme les pépins sont enveloppés du fruit
Nos cœurs étaient vêtus de ta chair odorante,
Tu ne faisais pas peur, Nature aux mains offrantes,
Notre candeur plaisait à ta simplicité ;
Tu nous laissais jouer sans crainte avec l’été
Et mordre tes bourgeons, ton herbe, ton feuillage
Comme font les chevreaux qu’on mène au pâturage.
Parfois dans la douceur auguste de ta paix
Une branche de ronce ou de mûrier rompait
Quand nous avions beaucoup parcouru les ravines :
On ne se faisait pas de mal à tes épines,
On pressait contre soi la haie et le buisson
Pour détacher la feuille où le colimaçon
Avait posé sa ronde et luisante coquille.
On cueillait tes pavots, tes bleuets, tes jonquilles,
On croyait que ton ciel et que ton mois de mai
Avait un cœur soigneux et chaud qui nous aimait,
Et que ton âme simple et bonne était encline
À fleurir et verdir les petites collines ;
On vivait confiant et serré contre toi
Comme les nids qui sont au soleil sous les toits…
— Et puis, un jour, j’ai vu comment allait le monde,
J’ai vu que votre tâche était d’être féconde,
Que vous étiez sans cœur, sans amour, sans pitié ;
J’ai voulu détourner de vous mon amitié
Pour venir contempler la conscience humaine.
Je pensais qu’elle était un lumineux domaine
Où fleurissaient la loi clémente et l’équité.
— J’ai connu que le mal emplissait les cités.
Que l’homme était sévère et dur aux misérables,
Que vos bois de sapins et vos bouquets d’érables,
Vos tiges de froment, d’orge et de sarrasin,
La feuille du figuier vivace et du raisin
Faisaient plus d’ombre à l’âme orgueilleuse et blessée
Que le plaisir, que le travail, que la pensée.
— Et je reviens à vous, apaisante splendeur,
Bénissant votre voix et votre bonne odeur.
saluant vos coteaux, vos plaines nourricières.
Les mousses des sentiers et la douce poussière
Que votre haleine fait voleter sous le ciel.
Voyez de quel désir, de quel amour charnel,
De quel besoin jaloux et vif, de quelle force,
Je respire le goût des champs et des écorces !
— Je vivrai désormais près de vous, contre vous,
Laissant l’herbe couvrir mes mains et mes genoux
Et me vêtir ainsi qu’une fontaine en marbre ;
Mon âme s’emplira de guêpes comme un arbre,
D’échos comme une grotte et d’azur comme l’eau ;
Je sentirai sur moi l’ombre de vos bouleaux ;
Et quand le jour viendra d’aller dans votre terre
Se mêler au fécond et végétal mystère,
Faites que mon cœur soit une baie d’alisier,
Un grain de genièvre, une rose au rosier,
Une grappe à la vigne, une épine à la ronce,
Une corolle ouverte où l’abeille s’enfonce…
L’INNOCENCE
Si tu veux nous ferons notre maison si belle
Que nous y resterons les étés et l’hiver !
Nous verrons alentour fluer l’eau qui dégèle
Et les arbres jaunis y redevenir verts.
Les jours harmonieux et les saisons heureuses
Passeront sur le bord lumineux du chemin,
Comme de beaux enfants dont les bandes rieuses
S’enlacent en jouant et se tiennent les mains.
Un rosier montera devant notre fenêtre
Pour baptiser le jour de rosée et d’odeur ;
Les dociles troupeaux qu’un enfant mène paître
Répandront sur les champs leur paisible candeur.
Le frivole soleil et la lune pensive
Qui s’enroulent au tronc lisse des peupliers
Refléteront en nous leur âme lasse ou vive
Selon les clairs midis et les soirs familiers.
Nous ferons notre cœur si simple et si crédule
Que les esprits charmants des contes d’autrefois
Reviendront habiter dans les vieilles pendules
Avec des airs secrets, affairés et courtois.
Pendant les soirs d’hiver, pour mieux sentir la flamme,
Nous tâcherons d’avoir un peu froid tous les deux,
Et de grandes clartés nous danseront dans l’âme
À la lueur du bois qui semblera joyeux.
Émus de la douceur que le printemps apporte,
Nous ferons en avril des rêves plus troublants,
— Et l’Amour sagement jouera sur notre porte
Et comptera les jours avec des cailloux blancs.
IL FERA LONGTEMPS CLAIR CE SOIR
Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent.
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
Et les arbres surpris de ne pas voir la nuit
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…
Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.
De lointains roulements arrivent de la ville…
La poussière qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles ;
Nous avons tous les jours l’habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie ;
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…
LES PARFUMS
Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
Qui s’endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
— Sachets glissés au coin de la profonde armoire —
Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes…
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !
Parfum des fleurs d’avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Aromes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ;
Apaisante saveur qui s’échappe du four,
Parfum qui s’alanguit aux sombres reliures,
Souvenir effacé de notre jeune amour
Qui s’éveille et soupire au goût des chevelures ;
Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,
Douceur du grain d’encens qui fait qu’on s’humilie,
Extrait de l’iris bleu, poussière de santal,
Parfums exaspérés de la terre amollie ;
Souffle des mers chargé de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée ;
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l’ondée ;
Odeur des bois à l’aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !
— J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d’essence profane.
Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement
En un coin retiré sur des nattes de paille,
Et l’arome subtil de leur avortement
Se dégage au travers d’une invisible entaille…
— Et mon fixe regard qui veille dans la nuit
Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,
Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,
Est un amas de cendre encor chaude qui fume.
— Je vais buvant l’haleine et les fluidités
Des odorants frissons que le vent éparpille,
Et j’ai fait de mon cœur, aux pieds des voluptés,
Un vase d’Orient où brûle une pastille…
LA JOURNÉE HEUREUSE
Voici que je défaille et tremble de vous voir,
Bel été qui venez jouer et vous asseoir
Dans le jardin feuillu, sous l’arbre et la tonnelle,
— Comme votre douceur sur mon âme ruisselle…
Je retrouve le pré, l’étang, les noyers ronds,
Les rosiers vifs avec leurs vols de moucherons,
Le sapin dont l’écorce est résineuse et chaude ;
Tout le miel de l’été aromatise et rôde
Dans le vent qui se pend aux fleurs comme un essaim
— On voit déjà gonfler et mûrir le raisin ;
L’odeur du blé nombreux se lève de la terre,
Le jour est abondant et pur, l’air désaltère
Comme l’eau que l’on boit à l’ombre dans les puits,
Le jardin se repose, enfermé dans son buis…
— Ah ! moment délicat et tendre de l’année,
Je vais vous respirer tout au long des journées
Et presser sur mon cœur les moissons du chemin :
Je vais aller goûter et prendre dans mes mains
Le bois, les sources d’eaux, la haie et ses épines ;
— Et, lorsque sur le bord rosissant des collines
Vous irez descendant et mourant, beau soleil,
Je reviendrai, suivant dans l’air calme et vermeil
La route du silence et de l’odeur fruitière,
Au potager fleuri, plein d’herbes familières,
Heureuse de trouver, au cher instant du soir,
Le jardin sommeillant, l’eau fraîche, et l’arrosoir…
LA VIE PROFONDE
Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace.
Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre :
— S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…
SOIR D’ÉTÉ
Une tendre langueur s’étire dans l’espace ;
Sens-tu monter vers toi l’odeur de l’herbe lasse ?
Le vent mouillé du soir attriste le jardin ;
L’eau frissonne et s’écaille aux vagues du bassin
Et les choses ont l’air d’être toutes peureuses ;
Une étrange saveur vient des tiges juteuses.
Ta main retient la mienne, et pourtant tu sens bien
Que le mal de mon rêve et la douceur du tien
Nous ont fait brusquement étrangers l’un à l’autre ;
Quel cœur inconscient et faible que le nôtre !…
Les feuilles qui jouaient dans les arbres ont froid :
Vois-les se replier et trembler, l’ombre croît,
Ces fleurs ont un parfum aigu comme une lame…
Le douloureux passé se lève dans mon âme,
Et des fantômes chers marchent autour de toi.
L’hiver était meilleur, il me semble ; pourquoi
Faut-il que le printemps incessamment renaisse ?
Comme elle sera simple et brève, la jeunesse !…
Tout l’amour que l’on veut ne tient pas dans les mains ;
Il en reste toujours aux choses du chemin.
Viens, rentrons dans le calme obscur des chambres douces ;
Tu vois comme l’été durement nous repousse ;
Là-bas nous trouverons un peu de paix tous deux.
— Mais l’odeur de l’été reste dans tes cheveux
Et la langueur du jour en mon âme persiste :
Où pourrions-nous aller pour nous sentir moins tristes ?…
LES PAYSAGES
Les paysages froids sont des chants de Noëls.
Et les jardins de mai de languides romances
Qui chantent galamment les péchés véniels
Et mènent les amants à de douces clémences…
Les paysages froids sont des chants de Noëls.
Les bouquets de palmiers et les fleurs de grenades.
Évaporant dans l’air leurs capiteux flacons,
Donnent au soir venant d’ardentes sérénades
Qui retiennent longtemps les filles aux balcons…
Les bouquets de palmiers et les fleurs de grenades !
Le charme désolé du paysage roux
Soupire un air connu des vieilles épinettes ;
La grive se déchire aux dards tranchants des houx
Et le corail pâlit aux épines-vinettes…
Le charme désolé du paysage roux !
Le feuillage éperdu des sites romantiques,
Où la lune dans l’eau se coule mollement,
Élance vers le ciel en de vibrants cantiques
Le mensonge éternel de l’amoureux serment…
Le feuillage éperdu des sites romantiques !
Et le rire éclatant des paysages blonds
Court sur l’eau des ruisseaux dans le maïs des plaines
Et fait tourbillonner les grappes de houblons
Et les abeilles d’or autour des ruches pleines…
Le rire ensoleillé des paysages blonds !
LE CŒUR
Mon cœur tendu de lierre odorant et de treille
Vous êtes un jardin où les quatre saisons
Tenant du buis nouveau, des grappes de groseilles
Et des pommes de pin, dansent sur le gazon…
— Sous les poiriers noueux couverts de feuilles vives
Vous êtes le coteau qui regarde la mer,
Ivre d’ouïr chanter, quand le matin arrive,
La cigale collée au brin de menthe amer.
— Vous êtes un vallon escarpé ; la nature
Tapisse votre espace et votre profondeur
De mousse délicate et de fraîche verdure.
— Vous êtes dans votre humble et pastorale odeur
Le verger fleurissant et le gai pâturage
Où les joyeux troupeaux et les pigeons dolents
Broutent au chèvrefeuille ou lissent leur plumage.
— Et vous êtes aussi, cœur grave et violent,
La chaude, spacieuse et prudente demeure
Pleine de vins, de miel, de farine et de riz,
Ouverte au bon parfum des saisons et des heures,
Où la tendresse humaine habite et se nourrit…
L’AMOUREUX ÉTÉ
J’ai ce désir qu’à l’heure ardente de ce mois
Le bois frais et touffu se serre autour de moi
Et n’emplisse les mains de sucs et de verdure ;
— Ah ! sentir sur son cœur s’abattre la nature !
Boire le miel léger des calices profonds
Comme l’abeille d’or et les insectes font,
Prendre pour vêtement quand la chaleur arrive,
L’ombre qui se balance au gré des feuilles vives,
Baiser l’air, goûter l’eau glissante, avoir le cœur
Simple et chaud comme un fruit qui donne son odeur,
Respirer librement sur les feuilleuses branches
Le parfum des bourgeons et de l’épine blanche,
Sentir le bois vivant se mêler à son corps
Et mourir d’un si doux et si profond accord…
L’AUTOMNE
Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;
Mais la maison a l’air sévère, ce matin,
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin.
Comme toutes les voix de l’été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues ?
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois
Que la bise grelotte et que l’eau même a froid.
Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;
Elles voudraient aller où les oiseaux s’envolent,
Mais le vent les reprend et barre leur chemin :
Elles iront mourir sur les étangs demain.
Le silence est léger et calme ; par minute
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte,
Et puis tout redevient encor silencieux,
Et l’Amour qui jouait sous la bonté des cieux
S’en revient pour chauffer devant le feu qui flambe
Ses mains pleines de froid et ses frileuses jambes,
Et la vieille maison qu’il va transfigurer
Tressaille et s’attendrit de le sentir entrer…
L’HIVER
C’est l’hiver sans parfum ni chants…
Dans le pré, des brins de verdure
Percent de leurs jets fléchissant
La neige étincelante et dure…
Quelques buissons gardent encor
Des feuilles jaunes et cassantes
Que le vent âpre et rude mord
Comme font les chèvres grimpantes.
Et les arbres silencieux
Que toute cette neige isole
Ont cessé de se faire entre eux
Leurs confidences bénévoles…
— Bois feuillus qui, pendant l’été,
Au chaud des feuilles cotonneuses
Avez connu les voluptés
Et les cris des huppes chanteuses,
Vous qui dans la douce saison
Respiriez la senteur des gommes,
Vous frissonnez à l’horizon
Avec des gestes qu’ont les hommes.
Vous êtes las, vous êtes nus,
Plus rien dans l’air ne vous protège,
Et vos cœurs tendres ou chenus
Se désespèrent sur la neige.
— Et près de vous, frère orgueilleux,
Le sapin où le soleil brille
Balance les fruits écailleux
Qui luisant entre ses aiguilles…
LA VIE RUSTIQUE
Allez, que la douceur habite vos maisons.
Soyez dans la bonté des jours qui vont renaître
Biches comme un village au retour des moissons
Joyeux comme les pots de fleurs sur la fenêtre.
Que l’épouse au front clair qui pour vous délia,
Sa ceinture de lin, soit dans vos bras novices
Chaste comme Chloé, grave comme Lia
Et tendre comme était la reine Bérénice…
Que votre cœur soit vif et chaud comme un oiseau,
Que vos enfants, nombreux comme les grains des vignes,
Aient la vigueur de l’arbre et la grâce des eaux
Où séjournent l’ablette argentine et les cygnes.
Honorez vos jardins, vos granges et vos puits,
Les abeilles qui font du miel sur la colline,
Les potagers avec leurs bordures de buis,
Le blé que l’aube lève et que la nuit incline.
Faites fleurir le temps aux rameaux du passé,
Et que vos jours légers que le soleil avive
Soient comme une corbeille où montent entassés
Des feuilles, des raisins, des noix et des olives…
Si votre corps est las et votre cœur amer
D’avoir considéré les travaux et les heures,
Laissez tomber vos bras et regardez la mer
En qui l’azur profond se nourrit et demeure ;
Au réveil du matin, soyez comme les champs
Où tout germe, fleurit, se colore et parfume ;
Le soir, restez debout, tournés vers le couchant
Attentifs, entourés de rayons et de brume.
Soyez pleins d’horizon, de silence et d’ardeur
Comme un désert brûlant qu’un sable chaud arrose,
— Et le mourant soleil descendra dans vos cœurs
Quand l’ombre est violette et que la mer est rose…
Anna de Noailles, Le Coeur innombrable, Calmann Lévy, 1901, p. 3-91.
Site wikisource.org, consulté le 12 février 2026 : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_C%C5%93ur_innombrable
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