Le bras allumé

« Deux vieux époux habitaient un château isolé au milieu des bois, sans autre domestique qu'une jeune servante. Une affaire les appela à la ville voisine et la servante resta seule au château. Elle était un peu peureuse et, quand la nuit fut venue, elle resta assise au coin de la cheminée pour y passer la nuit. Le feu s’éteignit, et l'obscurité augmentant sa frayeur, elle ne put s'endormir.

Vers minuit elle entendit chuchoter sous la fenêtre de la cuisine, et elle pensa tout de suite que des voleurs étaient là à se consulter. C’étaient en effet des voleurs. Ils se turent bientôt et la servante vit apparaitre, par le trou de l’évier, un bras d'enfant allumé.

Il faut dire qu'une telle lumière, introduite dans une maison, a la vertu d'empêcher le réveil de ceux qui dorment et de tenir éveillés ceux qui ne dorment pas. Les voleurs peuvent ainsi faire tranquillement leur coup.

La servante, excitée par la vertu du bras, s’approcha de la porte et entendit les voleurs se consulter de nouveau. Ils pensaient que les esprits du bras allumé ne pénètreraient pas de la cuisine dans les appartements et qu’il était préférable de l’introduire par la chatière dans la grange.

La servante saisit la hachette qui était au coin du foyer pour le service de la cuisine et alla dans la grange. Quand elle vit passer le bras allumé et la main du voleur qui le tenait elle coupa la main d'un seul coup de la hachette. Le voleur poussa un grand cri : la servante entendit un certain tumulte ; mais les voleurs s'éloignèrent en emportant leur camarade. Alors elle ramassa le bras et l’éteignit dans les cendres.

Les maîtres revinrent le lendemain. Elle leur raconta l'aventure de la nuit, leur fit voir le bras d’enfant et la main qu’elle avait coupée et leur annonça qu'elle voulait quitter leur service dans la crainte que les voleurs ne revinssent pour se venger. Les maltres, pris de peur à leur tour, abandonnèrent le château.

La servante alla s'engager dans un autre château, très éloigné du premier. Elle s’y maria avec un jeune valet assez entendu dans la culture des champs. Le jeune couple prit une maison à ferme, et une petite fille vint, au bout d’un an, compléter le ménage. 

Quand la petite fille eut sept ans, la mère raconta, pour la première fois, à son mari l’aventure du bras allumé. Son mari était justement un des voleurs, le propre frère du mutilé. Il ne fit semblant de rien, mais écrivit secrètement à son frère ce qu'il avait appris, en lui annonçant qu’il abandonnait sa femme à sa vengeance.

Le mutilé arriva quelques jours après, bien serré dans son manteau, au champ que le métayer bêchait. La petite fille avait suivi son père, comme elle faisait quelquefois. Le père l’envoya jouer au bord du champ afin d’éloigner un témoin importun. Mais quoique les deux scélérats eussent commencé l'entretien à voix basse, leurs voix s’animèrent bientôt par le ressentiment du passé et la petite fille entendit leur complot.

Lors donc que son père l’eut envoyée à la maison pour avertir sa mère de préparer un bon diner pour l’ami qu'il recevait, la petite ajouta : « Mère, est-ce que tu as coupé la main de quelqu’un ? Mon père et le monsieur le disaient tout à l'heure, et qu'après souper, ils te couperaient en morceaux et jetteraient les morceaux dans l’huile bouillante, pour se venger. »

La pauvre femme pensa tomber de son haut ; mais comme elle avait déjà fait une fois, elle prit sa décision tout de suite et alla avertir les gendarmes. Puis elle prépara le souper.

Le souper était bon et les deux frères y firent honneur. Mais quand il fut fini, l'étranger découvrit son bras mutilé :

« Femme, te rappelles-tu la nuit où tu as coupé cette main ? Moi, je ne l’ai pas oubliée et enfin je vais me venger. Mange donc (1) et fais ensuite ta dernière prière ».

Or les gendarmes, venus sans bruit, écoutaient derrière la porte. Quand le scélérat se fut ainsi dévoilé, ils entrèrent subitement et mirent la main au collet des deux frères. Le procès ne fut pas long et ils furent mis à mort. »

1) Dans les maisons attachées aux vieux usages basques, même à la ville, la maîtresse de la maison sert à manger d’abord à «on seigneur et maître, et ne mange qu'après qu'il a fini. C'est cet usage qui explique le mot du mutilé : « Mange donc ».

                                                                        Commentaire de Jean-François Cerquand

Cf. E. Cosquin (Romania, 1876), La main de gloire.

« Deux cousines vont se mettre au lit. L’une d'elles aperçoit à temps deux voleurs qui se sont cachés dessous et s'échappe. L'autre est prise. Elle a l'adresse de les envoyer au grenier et s’enferme dans sa chambre. Les voleurs passent une main de gloire par la chatière. Elle la coupe d'un coup de hache avec la main du voleur.

Plus tard elle est demandée en mariage par un personnage dont une main reste toujours gantée ; elle l’épie et le fait prendre par les gendarmes. »

C’est, sauf l'introduction qui diffère, le conte basque. M. Cosquin lui donne son vrai nom qui emporte la signification du conte. W. Scott (l’antiquaire, ch. XVII) a popularisé la main de gloire : « une main coupée à un mort pendu pour meurtre, séchée à la fumée du genévrier et du houx, qui tient une chandelle faite de graisse d'ours, de blaireau, de sanglier et de petit enfant à la mamelle, non baptisé encore ». Dans la tradition rapportée par W. Scott, La main de gloire, allumée à une heure déterminée, avec certaines cérémonies, empêche la découverte des trésors cachés. Dans le conte lorrain, et dans le conte basque elle est employée au contraire à la recherche des trésors. « Elle empêche, c’est peut-être l'interprétation du narrateur, le réveil de ceux qui dorment les propriétaires) et tient éveillés ceux qui ne dorment pas (les voleurs) ». Dans notre conte, les voleurs sont pris à leur piège. La servante, qui ne dort pas d minuit, est tenue éveillée.

W. Scott met dans la bouche d’un fripon qui se dit illuminé, la théorie de la main de gloire. Il montre le même personnage découvrant une source au moyen de la baguette fourchue. Les deux procédés sont connexes. La baguette fourchue est la simplification de la mandragore. Le mot mandragore (c'est une étymologie acceptée), à forme main de gloire, et le mot perverti de cette façon a entrainé la substitution d’une main réelle à la mandragore antique. Les détails étranges donnés par W. Scott appartiennent à la même catégorie que ceux que cite Shakespeare (Macbeth) dans la préparation du charme des sorcières. Attribuer des vertus terribles aux objets les plus répugnants au goût, à toute délicatesse et à la morale est une des plus antiques et durables erreurs de l'humanité.

Remarquons que la dérivation de mandragore en main de gloire n'était possible que dans notre langue. W. Scott dit : Hand of glory.

MN. Cosquin a fait suivre son conte d’un intéressant travail sur cette superstition et indiqué les références. 

Jean-François Cerquand, Le bras allumé (90) dans Légendes et récits populaires du Pays basque, quatrième partie, Librairie de la Société des Sciences, Lettres et Arts, Pau, 1875.

Site archive.org, consulté le 28 janvier 2026 : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n245/mode/2up

Version française (traduction), p. 35-38 (290-294) : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n289/mode/2up

Si vous connaissez des représentations iconographiques de ce conte, n’hésitez pas à me contacter pour me partager vos références.

Vous trouverez l’intégralité du recueil Légendes et récits populaires du Pays basque sur archive.org : 

https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n7/mode/2up

Je vous recommande vivement l'article de Bilketa (Portail des fonds documentaires basques) sur les Légendes et récits populaires du Pays basque de Cerquand : https://www.bilketa.eus/decouvrez/documents-remarquables/legendes-et-recits-populaires-du-pays-basque

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Version française (traduction)