L'âge du diable
« Il y avait une fois un pauvre charbonnier qui avait tant d'enfants qu’il ne pouvait les nourrir, quelque peine qu'il se donnât (1).
Un jour qu'il était occupé à son travail, il vit arriver près de lui un vieux, vieux homme qui, après l'avoir regardé longtemps, lui demanda enfin, avec un semblant d'intérêt, s’il était bien content de sa position. « Comment pourrais-je l'être ? dit le charbonnier. J'ai beau suer et peiner après ce maudit fourneau, du matin au soir et souvent du soir au matin ; malgré tout, ma femme et mes enfants, dont je ne sais le compte, souffrent de la faim». Le vieux, prenant un air doucereux, dit au charbonnier : « Laborieux et honnête comme vous paraissez, vous mériteriez d'être plus heureux, je le vois bien. Or, j'ai désir de vous être agréable et je vous promets autant d'argent que vous en pourrez porter, à une seule petite condition : c’est que vous me disiez mon âge, d'ici à huit jours ».
Le charbonnier aussitôt accepta. Toutefois, la réflexion lui venant ensuite, il jugea bon de parler du marché à sa femme. La femme du charbonnier n’était pas sotte : e Ne t'inquiète pas, dit-elle à son mari ; à huitaine, je trouverai moyen de connaître l’âge de ce vieux ».
La semaine écoulée, le charbonnier et sa femme vont à la forêt. Arrivée auprès du fourneau à charbon, la charbonnière se dépouille de ses habits, se frotte de miel et se met à barbotter dans une barrique pleine de plumes, apportée là à cette intention. Le vieux arrive à l'heure marquée et il voit sortir de la barrique une bête fantastique, ni quadrupède ni oiseau, et gambadant devant lui, avec toutes sortes de grimaces et de gestes extraordinaires. Il s’étonne et sans y penser : « Voilà, dit-il, neuf cents ans bien comptés que je suis au monde, et je n’ai jamais rien vu de pareil. »
La-dessus, la femme emplumée disparaît, et le charbonnier, d’un air fin, vient prendre le bras du vieux et lui dit à l'oreille : « Vous, vous avez neuf cents ans. »
« Je ne puis le nier, dit le vieux, et tu as gagné ton sac d’or ». Le sac était pesant, et le charbonnier, sa femme et tous ses enfants, quelqu'en fût le nombre, n'eurent plus à souffrir de la faim.
1) Le texte dit : « Il était dans la misère rouge ». « Miseria gorrian çuçun. » Métaphore topique : c’est-à-dire « au dernier degré de la misère ». Le rév. W. Webster a donné ce conte : Basque-Legends, b 58. La femme dans un tonneau plein de plumes se retrouve dans un conte du N. (Tr. Dasent Not a pin to choose between them).
Jean-François Cerquand, L'âge du diable (93) dans Légendes et récits populaires du Pays basque, quatrième partie, Librairie de la Société des Sciences, Lettres et Arts, Pau, 1875.
Site archive.org, consulté le 28 janvier 2026 : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n245/mode/2up
Version française (traduction), p. 44-45 (308-309) : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/44/mode/2up
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Vous trouverez l’intégralité du recueil Légendes et récits populaires du Pays basque sur archive.org :
https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n7/mode/2up
Je vous recommande vivement l'article de Bilketa (Portail des fonds documentaires basques) sur les Légendes et récits populaires du Pays basque de Cerquand : https://www.bilketa.eus/decouvrez/documents-remarquables/legendes-et-recits-populaires-du-pays-basque
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Version française (traduction)