La fille ravie dans les airs
Version de Beyrie
« Pendant les longues soirées d'hiver, les gens de la maison lñhurri, de Beyrie, — cette maison se voit encore — se réunissaient sous le vestibule pour éplucher le maïs, ainsi qu'on fait dans le pays. Vous savez que, pour mettre les épis pleins à portée des travailleurs, on se sert d’un râteau à trois dents. Eh bien ! on s’aperçut un soir que le râteau avait été oublié dans les champs.
Il y avait deux domestiques dans la maison, un jeune garçon et une jeune fille. C'était le devoir du jeune garçon d'aller chercher le râteau. Mais il avait peur ; la nuit était profonde ; et qui sait ce qui rôde dans les champs pendant la nuit? La jeune fille se moqua de lui : « J’irais pour cinq sous, moi ! » dit-elle. « Je te donnerai les cinq sous si tu rapportes le râteau ; » répondit le garçon.
La jeune fille s’en alla en riant à travers la nuit.
Un peu de temps se passa et les gens d'Iñhurri entendirent du bruit à la porte. Mais la porte ne s’ouvrit pas et le râteau fut lancé du dehors dans le vestibule par le panneau ouvert au dessus. Et en même temps on entendit la voix de la jeune fille qui disait : « Voilà votre râteau ; pour moi, en punition de ma cupidité, je me sens emportée à travers les airs par une main invisible ».
Quand la jeune fille emportée à travers les airs fut au dessus de la chapelle de St-Sauveur, auprès de Mendive, elle pria Dieu et cria : « St-Sauveur, venez à mon aide ! »
Une voix lui répondit : « As-tu observé le jeûne ?
— Je n'ai pas observé le jeûne ; mais ma mère l’observe tous les ans.
— Tu es sauvée, » dit la voix.
Au même instant la jeune fille fut déposée morte à la porte de la chapelle.
Il ne faut point faire de paris la nuit. »
Version de Mendive
« Les gens de la maison Jauréguy, de Beyrie, oublièrent, il y a bien longtemps, un râteau aux champs. Ils s’en aperçurent le soir, en épluchant le maïs. Qui devait aller le chercher ? Le garçon paria que la servante n’irait pas. La servante accepta le pari et partit. Bientôt elle rapporta le râteau, et le jeta par dessus la porte, sans entrer elle-même.
En même temps les démons l’enlevèrent. Au moment où elle était portée au dessus de l’ermitage de St-Sauveur, elle s’écria : « St-Sauveur ! Venez à mon aide ! A peine avait-elle fait cette prière que les démons la lichèrent. Elle tomba sur des broussailles, au col de St-Sauveur.
C'est là qu'on avait d’abord établi la petite chapelle qu’on a ensuite transportée un peu plus bas pour la mettre à l'abri du vent qui l’endommageait. »
Version de Camou-Suhast
« Les gens de la maison Iñhurri, de Beyrie, avaient été occupés toute la journée à répandre du fumier sur un champ semé de navets. Le soir, quand ils voulurent égrener le maïs, ils s’aperçurent que le râteau à trois dents avait été oublié dans le champ. Le domestique ne parut pas très disposé à l'aller chercher ; la servante montrait moins de répugnance. « Il fait bien sombre, dit le domestique, il est tard ; et tu auras peur.
— Je parie vingt sous que j'irai au champ et que j'en rapporterai le râteau dit » enfin la servante.
Le pari fut accepté par le domestique.
La servante partit et peu après on entendit sa voix à la porte ;
elle disait : « Voici le râteau ; pour moi, quelque chose m'entraine ».
En même temps elle lança le râteau par le panneau ouvert.
On sortit pour la secourir, maïs déjà les mauvais esprits l’emportaient à travers les airs.
Comme elle passait au dessus de l'ermitage de St-Sauveur, elle s'écria : « St-Sauveur de la haute montagne, secourez-moi. »
Les mauvais esprits la lâchèrent aussitôt.
Elle tomba et resta morte. »
Commentaire de Jean-François Cerquand
Entre ces trois versions la différence la plus sensible est dans la désignation des êtres surnaturels qui emportent la jeune fille : Une main invisible, à Beyrie ; Les mauvais esprits (ispiritu gaistouec) à Camou ; Les démons (debruec), à Mendive. Si l’on s’en tient au sers général, la légende appartient à la catégorie des contes pieux et a pour but d’exalter la puissance de l'intercession du Sauveur. C’est bien ainsi que l’entendent les gens du pays qui ont pour la chapelle mentionnée dans la version de Mendive une dévotion particulière. Les femmes de Beyrie, aux approches de l’Ascension et de la Fête-Dieu, époques du pèlerinage de Saint-Sauveur, font une collecte dans la paroisse et en envoient le produit à Mendive pour payer une messe et des cierges. Si l'envoi était interrompu, Beyrie courrait risque d’être ravagé par la grêle. Il y en a eu, disent les femmes, plus d'un exemple.
Les contes insistent sur des circonstances qui ont pour but de donner à la légende un caractère historique. Ainsi, dans Îles versions de Mendive et de Camou, la maison Iñhurri est le lieu de la scène. La version de Beyrie la transporte dans la maison Jauréguy et, dans un appendice, ajoute que la servante était originaire d’Ordiarp, et de la famille Ahusborde. On ne peut rien de plus précis.
Cependant le récit n’a aucun caractère historique. Beyrie ct Mendive, également intéressés dans la question, ne sont pas d'accord sur la maison où le fuit s’est passé, et de plus, la légende n'est pas particulière à Mendive et Beyrie. M. F. Michel (Le Pays-Basque, p. 152) l’a retrouvée dans une autre localité :
« Un jeune fanfaron offrit de rapporter, pendant la nuit, une pioche oublié au milieu des champs. Le pari était de dix sous. Mais il fut enlevé dans les airs jusqu’au dessus de l’ermitage de Saint-Antoine. Le saint invoqué le délivra. »
La légende de la fille au trident appartient donc à l’époque mythologique. Les enlèvements à travers les airs ne sont pas rares dans les légendes classiques. Borée, les harpyes, les vents en sont les auteurs. Des divinités de même nature n’auraient pas été déplacées sur les hautes plates-formes où se dressent les ermitages de Saint-Sauveur et de Saint-Antoine, et on peut remarquer que les vents et leurs effets sont indiqués deux fois dans la légende, sans compter le rapt aérien. 1° On déplace la chapelle, trop exposée au vent ; 2° Beyrie est dévastée par la grêle. C’est en ce sens qu'il faut comprendre la main invisible, les mauvais esprits, les démons qui emportent la jeune servante. L’hésitation de la tradition est significative : des pouvoirs indéterminés ont remplacé un pouvoir oublié, mais qui avait été déterminé.
Ce n'est pas une chapelle qui rappelle la fille ravie sur le plateau de Saint-Sauveur — car il n’y a pas d’autel, — mais bien plutôt un réduit étroit éclairé seulement par la porte à clairevoie. Au fond est assise une statuette de femme, tenant à la main un trident, badigeonnée de peintures criardes. A travers les barreaux, les rares voyageurs, les bergers jettent leurs aumônes qu’on ramasse sur le pavé. Est-ce la piété, la compassion qui émeut le passant ? C’est toujours un bon sentiment, quoiqu'il ait pour objet une superstition.
Jean-François Cerquand, La fille ravie dans les airs (94) dans Légendes et récits populaires du Pays basque, quatrième partie, Librairie de la Société des Sciences, Lettres et Arts, Pau, 1875.
Site archive.org, consulté le 28 janvier 2026 : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n245/mode/2up
Version de Beyrie, p. 45-46 (309-310) : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/44/mode/2up
Version de Mendive, p. 46 (310) : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/46/mode/2up
Version de Camou-Suhast, p. 46-47 (310-311) : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/46/mode/2up
Si vous connaissez des représentations iconographiques de ce conte, n’hésitez pas à me contacter pour me partager vos références.
Vous trouverez l’intégralité du recueil Légendes et récits populaires du Pays basque sur archive.org :
https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n7/mode/2up
Je vous recommande vivement l'article de Bilketa (Portail des fonds documentaires basques) sur les Légendes et récits populaires du Pays basque de Cerquand : https://www.bilketa.eus/decouvrez/documents-remarquables/legendes-et-recits-populaires-du-pays-basque
Si vous repérez des erreurs dans les textes et les informations partagées sur ce site, merci de me les signaler.
Versions françaises (traductions)