La chèvre et ses petits

Avertissement : Ce récit a été recueilli non pas par des natif·ves, mais par Jean Copans et Philippe Couty, deux chercheurs français. Attention aux biais que leur posture implique.

Il était une fois une chèvre qui avait mis bas cinq chevreaux. Mais elle n'en aimait que quatre, et son aversion pour le cinquième était vraiment totale. Chaque fois qu'elle revenait du pâturage, elle appelait ses petits :

- Sindakhe N'Dakhité, viens téter ; Thienkête N'Dakhité, viens téter ; Seynidienghé, viens téter; Alassane N'Daghème, viens téter ; Yalla Séré (1) , reste là, car lorsqu'on est oublié par Dieu, on se contente de son sort !

A ces mots, les quatre cabris venaient tous téter à leur faim, puis, s'en retournant, ils gambadaient autour du petit malheureux en se moquant de lui et en disant :

- Pauvre petit malheureux, tu mourras de faim ! Chaque fois que maman revient du pâturage, ses mamelles sont gonflées de lait que nous suçons à satiété pendant que toi, tu te morfonds dans ton piteux état !

A cela, le chevreau résigné répondait toujours :

- Dieu est grand, et je suis là...

La mère chèvre continuait à mener cette vie avec ses préférés, qui ne cessaient de se moquer de leur frère misérable. Un jour, la grand-mère hyène, ayant eu connaissance de la situation, vint par elle-même s'en rendre compte. Elle se cacha derrière un buisson et attendit. Vers le soir, suivie d'une traînée de lait, la mère chèvre aux mamelles rebondies s'avança et chanta :

- Sindakhe N'Dakhité, viens téter ; Thienkête N'Dakhité, viens téter ; Seynidienghé, viens téter ; Alassane N'Daghème, viens téter! Valla Séré, reste là, car lorsqu'on est oublié par Dieu, on se contente de son sort !

C'est alors que l'hyène vit quatre gros cabris luisants de graisse accourir pour téter. Bien vite, elle s'en retourna et dit à son fils :

- Je viens de faire une trouvaille sans pareille. Seulement, il faut que tu fasses vite, sinon tu risques d'être devancé par ceux de Thongor ! Ils peuvent arriver avant toi, et alors tu auras raté à jamais cette occasion !

- D'accord, maman, dès demain, nous irons voir ce que tu as trouvé et que tu décris comme exceptionnel !

Le lendemain, la mère hyène et son fils arrivèrent sur les lieux et attendirent le soir pour assister au spectacle de la tétée. L'hyène se dit :

- Je n'en crois pas mes yeux, ce n'est pas là une chance ordinaire ? Dieu seul est capable de m'offrir une telle aubaine. Quelle chance !

Le lendemain, munie d'un gros sac, elle arriva la première et entonna le chant d'appel de la mère chèvre. Les petits cabris, au fur et à mesure de leur arrivée, étaient étranglés et jetés au fond du sac. Après le tour du dernier, l'hyène tout heureuse s'en retourna bien chargée. Peu de temps après, la mère chèvre, comme de coutume, arriva et entonna le chant de la tétée. Elle fut amèrement surprise d'entendre le petit malheureux lui répondre par cet air lugubre :

- Sindakhe N'Dakhité, l'hyène l'a dévoré ; Thienkête N'Dakhité, l'hyène l'a dévoré; Seynidienghé, l'hyène l'a dévoré; Alassane N'Daghème, l'hyène l'a dévoré. Seul Yalla Séré est encore là. Celui que Dieu protège se contente de son sort.

A ces mots, la mère chèvre, comprenant son malheur, se mit à sangloter. Elle pleura longtemps avant d'inviter le survivant à venir téter ses lourdes mamelles. Celui-ci lui répondit :

- Mère je refuse la tétée, car tu me l'as toujours refusée. Maintenant que tu as perdu tes enfants chéris, tu te retournes vers moi. C'est à mon tour de te dire non.

La mère chèvre fut fort embarrassée et, pendant trois jours, elle traîna ses mamelles gorgées de lait, dont elle ne savait que faire.

A la fin du quatrième jour, le cabri eut pitié de sa mère et alla lui téter son lait.

La haine ne paie pas, il vaut mieux aimer son prochain.

                                                                                Note de J. Copans et P. Couty

1) « Dieu nous surveille. »

La chèvre et ses petits, histoire racontée par Amsata Dieye et Deme Niang, dans Contes wolof du Baol (1968), recueillis par Jean Copans et Philippe Couty, d'après une traduction de Ben Khatab Dia, Karthala, Paris, 1988, Partie III, Chapitre 9, p. 152-154.

Site horizon.documentation.ird.fr, consulté le 29 octobre 2025 :

https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers07-10/27124.pdf

Jean Copans est anthropologue et sociologue africaniste, associé à l’IMAF (Institut des mondes africains) et Philippe Couty est chercheur à l'ORSTOM (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer). Ils ont adapté les Contes wolof du Baol qu’ils ont recueillis en 1967 à Yassy (Missirah), au Sénégal, en s’appuyant sur la traduction de M~ Ben Khatab Dia du C.L.A.D. (Centre de linguistiqué appliquée de Dakar).

Sur les Contes wolof du Baol

Jean Copans et Philippe Couty, op.cit., avertissement par Philippe Couty, p. 7.

Notice détaillée, sudoc, site www.sudoc.abes.fr, consulté le 29 octobre 2025 : 

https://www.sudoc.abes.fr/cbs/DB=2.1//SRCH?IKT=12&TRM=00127466X

Sur Philippe Couty : 

Notice biographique, Ed. Chandeigne, site editionschandeigne.fr, consulté le 29 octobre 2025  :

https://editionschandeigne.fr/traducteur/philippe-couty/

Sur Jean Copans :

Notice biographique, IMAF (Institut des mondes africains), site imaf.cnrs.fr, consulté le 29 octobre 2025 : 

https://imaf.cnrs.fr/spip.php?article743

"Publication | Jean Copans, L’anthropologue sans cochons", Canthel - Centre d'Anthropologie Culturelle, site canthel.shs.parisdescartes.fr, consulté le 29 octobre 2025 : 

http://canthel.shs.parisdescartes.fr/publication-jean-copans-lanthropologie-sans-cochons/

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Vous trouverez l’intégralité des Contes wolof du Baol sur horizon.documentation.ird.fr (L’amateur d’œufs ; Le laveur de cadavre ; Comment guérir la peur ; Samba de la vallée, Samba de la montagne et Sadinghale ; Un menteur renommé ; La vengeance du lièvre, etc.).

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